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Abdelmadjid Ibn Tchoubane, auteur de «Qa’adâ au cœur de la Médina»: «L’atelier de mon père était ma 2e école»

Abdelmadjid Ibn Tchoubane, journaliste célèbre par ses articles culturels, a décidé de se mettre à l’écriture de romans. Son premier livre «Qa’adâ au cœur de la Médina» qui vient de paraître aux éditions «ANEP» est exposé au 23e salon international du livre d’Alger (SILA). C’est à travers un beau récit que notre ami Abdelmadjid Ibn Tchoubane remet en avant quelques souvenirs qu’il met en couleurs et fait revivre avec sa fine plume. Le petit algérois, qui garde sa jeunesse et vit toujours son enfance comme tous les grands artistes et qui sait aussi bien user de sa langue que de sa plume, nous fait voyager à travers son livre avec assez de nostalgie. Le journaliste et, désormais écrivain qu’on a rencontré au SILA a accepté de répondre à nos questions.

Le Temps d’Algérie : Comment le journaliste que vous êtes a décidé de se mettre à l’écriture de ce livre et comment vous est venue l’idée et le sujet?
Abdelmadjid Ibn Tchoubane : Lorsque je collaborais dans le quotidien El Watan, à travers la chronique de «Alger info», des lecteurs du journal, des amis et confrères journalistes, me demandaient souvent de ne pas me contenter d’écrits chiches et parcellaires sur Alger et sa médina, ses légendes, son histoire. Ils insistaient beaucoup pour que je m’attelle à écrire un livre qui – pour reprendre ici l’expression de Mostefa Lacheraf – raviverait la mémoire des noms et des lieux intimement rattachés à la vie algéroise d’Alger d’autrefois, avec des clins d’œil à l’histoire immédiate, surtout aux événements de la vie quotidienne algéroise, que j’ai personnellement vécus et connus ou que je tiens de source sûre et qui se mêle à l’histoire de mon entourage immédiat. En plus clair, mon livre est un modeste recueil d’histoires personnelles et familiales absolument véridiques, assez romancées bien sûr (les noms des protagonistes sont parfois changés !). Mais qu’on ne s’y trompe pas : il ne s’agit pas d’un livre sur l’histoire d’El-Djazaïr ! Je n’ai jamais eu la prétention de faire œuvre d’historien, laissant humblement le soin d’accomplir ce genre de travail complexe et délicat aux spécialistes. Il s’agit de tous ces faits, ces gestes, ces règles et ces codes tacites que ne pouvait pas comprendre le jeune gamin-témoin que je fus !… Des paroles hermétiques et inintelligibles saisies et enregistrées lors des discussions dont j’étais très souvent témoin aux toutes premières loges, mais dont le sens et la gravité m’échappaient complètement. Ce n’est qu’avec l’âge adulte, que j’ai commencé à y voir plus clair et à m’y intéresser en profondeur… C’est ce qui m’a poussé à dépeindre, au fil de ce récit chronologique que je décline sous formes de nouvelles, une atmosphère qui, en grande partie, avait pignon sur rue dans les années postindépendance.

Vous citez des hommes politiques, des gens de la radio, des professeurs et bien d’autres personnages du Vieil-Alger. Les avez-vous connus ?
L’atelier d’ébéniste de mon père était situé au 6, rue Benaâchir, en face du local qui avait en son temps hébergé le siège du premier cercle du Mouloudia d’Alger. Il ne désemplissait pas. Je voyais défiler un panel de gens du type le plus raffiné : des artistes peintres, des musiciens, des cols blancs, des hommes de la radio, des artisans, des hommes politiques, des gens de culte, des professeurs, voire de modestes paysans de la Mitidja… Bref, des gens de différents horizons qui animaient, parfois à bâtons rompus, mais sans complexe, la qa’da. C’était une seconde école pour moi et pour les enfants de mon âge.
Ce qui retient l’attention, par ailleurs, c’est que mon père nous enjoignait parfois, alors qu’on était enfant, de prendre place derrière le cercle d’amis pour écouter, sans broncher, ce qui était censé peu ou prou nous concerner. Plus tard, je m’apercevais que ces conversations se résumaient, disons-le, dans un apprentissage quelque peu orienté de notre vie … une manière de nous inculquer, indirectement, des valeurs morales. Une fois que la discussion tournait autour d’autres sujets, on était priés gentiment de rester en dehors de la Djmaâ…

Votre père est resté fidèle à son atelier de la rue Benaâchir, à la Basse-Casbah d’Alger jusqu’à la fin de sa vie. Pouvez-vous nous parler de cet attachement à ce lieu ?
A 90 ans, il avait passé 72 ans dans son atelier de Souiqia où les temps durs succédaient aux périodes tendres, mais il y régnait une ambiance bon enfant sans pareille. Son espace artisanal ne désemplissait pas de monde. Tous ses repères étaient là et pour rien au monde, il n’aurait accepté de quitter ce qui constituait pour lui un espace vital. Même lorsqu’on lui avait proposé de s’installer dans le Village des Artisans du Bois des Arcades à Ryadh El Feth en 1982, il avait refusé. En vérité, son atelier était, sans aucune exagération, un foyer culturel au même titre d’ailleurs que l’étaient pour ceux qui travaillaient dans d’autres échoppes nichées dans cette séculaire Casbah.

Dans cet ouvrage, vous évoquez la Casbah d’Alger, Bologuine, Bab-el-Oued, Notre-Dame-d’Afrique et Zghara. Avec une petite histoire pour chaque coin de rue. Vous les citez avec nostalgie.
Il est des bouts d’histoire que les quarantenaires n’ont pas vécu, relevés dans l’humus de la Cantera (Bab el Oued) et ses pieds-noirs et l’époque de la sinistre OAS. De la période postindépendance, comme Notre-Dame d’Afrique et ses écoles. Bologuine ( ex.St-Eugène), ses différents cimetières chrétien et israélite et son stade mascotte. Le lieu dit Laayoûn et son officiante de bilad essoudâne. Le front de mer Pitolet, le cimetière musulman d’El-Kettar, les écoles Petit-Séminaire Saint-Augustin, Sainte-Monique et celles des Sœurs Salésiennes. Le dédale de l’ancienne médina avec son patrimoine, matériel et immatériel, ses artisans, ses odeurs, ses mythes, sa plèbe gitane et ses Bambara. L’ambiance qui prévalait à la rue Picardie avec ses joyeux drilles. Les salles de cinéma qu’on fréquentait dans la bonne humeur à Bab-el-Oued. Le quartier Nelson (aujourd’hui, place Stambouli) et son complexe Algeria Sport et je déborde sur l’enchanteur village de Chréa… Ce sont des pans de souvenirs d’une époque qui m’ont marqués, des scènes que j’exhume pour la jeune génération. Enfin, à travers des instants furtifs volés au détour d’une époque, des lambeaux de mémoire de lieux que j’esquisse en diagonale et que j’utilise comme prétexte pour rendre hommage à un panel de personnages.

Dans la foulée des souvenirs, vous faites un clin d’œil à la manufacture de El Halqouma (Rahat loukoum) et Halwet Ettork (Halva turc) de votre grand-père…
En effet, Hadj Youcef Ben Choubane (Ibn-Tchoubane, en turc, le mot Tchopân signifie berger, pâtre), mon grand-père, que je n’ai connu que très vaguement (décédé en 1961), avait d’abord installé ses chaudrons de confiserie orientale dans une modeste manufacture artisanale qu’il avait créée et logée sous la voûte, Sabat, de la rue Porte-Neuve, dès son retour d’Izmir vers 1910 et là, je te renvoie à l’édifiant ouvrage de Kamel Bouchama «Les Algériens de Bilâd ech-châm», qui nous rappelle, entre autres, les différentes raisons qui, au début du XXe siècle, avaient poussé des contingents d’Algériens, qui ne pouvaient plus supporter la férule de l’occupant français, et qui s’étaient exilés en Orient, à Damas et à Izmir, notamment.

Vous parlez de la prestigieuse institution scolaire de garçons dirigée par les Pères Blancs, le Petit-Séminaire Saint Augustin de Notre-Dame-d’Afrique et de l’école-ouvroir des Sœurs Salésiennes au chemin de Notre-Dame d’Afrique. Que vous rappellent ces écoles ?
Oui, en tant qu’écoliers, on passait le plus clair de notre temps dans l’établissement scolaire Petit-Séminaire, même parfois, pendant les vacances. Les élèves étaient très liés à cette institution pédagogique dont la direction entreprenait des actions édifiantes comme les cours de soutien qu’elle dispensait, tenez-vous bien, sous forme de punition !.. Il y avait aussi l’école des Sœurs Salésiennes dont les filles sont restées marquées par la qualité du cursus primaire et plein d’autres images et histoires gravées dans leur mémoire d’enfant.

Votre livre est facile à lire. Est-ce un choix de style ?
J’ai tenté ce récit sans aucune ambition littéraire, autrement à dépeindre une certaine atmosphère à travers des noms et des lieux de la cité.

B. S.

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