Home / International / Alain Rodier, ancien officier des renseignement français: «Le massacre d’El Arich, conséquence des interprétations de l’Islam»

Alain Rodier, ancien officier des renseignement français: «Le massacre d’El Arich, conséquence des interprétations de l’Islam»

Ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, Alain Rodier, parle au Temps d’Algérie des enjeux de l’attaque terroriste perpétrée contre une mosquée à El Arich, en Egypte, tuant 305 personnes. Cet expert du terrorisme islamique et de la criminalité organisée au Centre français de recherche sur le renseignement est l’auteur de nombreux ouvrages, dont Golfe : coup de projecteur pour comprendre chez Ballan, en 2015, de Grand angle sur les mafias et de Grand angle sur le terrorisme aux éditions Uppr ; en 2013, du livre Le crime organisé du Canada à la Terre de feu ; en 2012 de l’ouvrage Les triades, la menace occultée (éditions du Rocher) ; en 2007 de Iran : la prochaine guerre ? et en 2006 de Al-Qaida, Les connexions mondiales du terrorisme (éditions Ellipse). Il a également participé à la rédaction de nombreux ouvrages collectifs dont le dernier, La face cachée des révolutions arabes, est paru chez Ellipses en 2012.

L’Égypte a été frappée par un terrible attentat qui a coûté la vie à 305 personnes. Pourquoi maintenant et pourquoi le Sinaï?
Le Sinaï est une zone d’instabilité chronique pour l’Égypte. A savoir que les tribus bédouines vivant dans la région se sont toujours senties délaissées par le pouvoir central quel qu’il fût. Il est vrai que les Bédouins ont toujours été traités en citoyens de «seconde zone», se voyant refuser des emplois dans la fonction publique et dans l’armée. Le printemps arabe de 2001 a accru l’instabilité dans la région, les salafistes-djihadistes profitant de l’aubaine ainsi offerte pour passer à l’offensive en bénéficiant de complicités au sein des populations locales résultant des problèmes évoqués plus avant.

Comment un tel attentat a-t-il pu être possible ?
Il est vrai que le village ciblé, Bir al-Abd, en plaine, semblait hors de portée d’un raid d’une telle ampleur, les groupes rebelles étant plutôt cantonnés dans les régions montagneuses au Sud. Au moins quatre véhicules ont débarqué une trentaine de combattants qui se sont livrés à ce carnage méthodique. Plus de 300 tués dans une population estimée à 2000 âmes, c’est tout simplement stupéfiant ! Bien sûr, les forces de sécurité égyptiennes ne peuvent garder tous les points sensibles et une action rapide de ce type est toujours possible.

Aujourd’hui, aucune revendication n’a suivi l’attentat. Comment expliquer ça?
Le système de propagande de Daech semble être très amoindri, nombre de ses techniciens ayant été neutralisés en Syrie et Irak. Il se livre désormais à de la pure intoxication revendiquant des actions n’ayant aucun lien avec sa lutte armée, comme la tuerie de Las Vegas.
Par ailleurs, il omet de revendiquer des opérations terroristes qui pourraient lui être défavorables dans l’opinion publique musulmane comme en Turquie et aujourd’hui en Égypte.
Preuve en est, Daech vient de réclamer une action contre les Israéliens sans évoquer le massacre de Bir al-Abd !
Dans ce dernier cas, s’en être pris à des fidèles assistant à la prière du vendredi n’est certainement pas «populaire», même si cela a souvent été le cas par le passé, en particulier contre des populations chiites en d’autres lieux.

Le Sinaï est-il devenue une «terre de jihad» pour Daech et d’autres organisations terroristes après leur défaite en Syrie et Irak ?
Depuis 2014, le Sinaï est considéré par Daech comme une terre de djihad. Il y a établi la «wilayat Sinaï» à partir du mouvement Ansar Beït al-Maqdis qui a pour objectif final de renverser le pouvoir en place au Caire qu’il considère comme «apostat».

Les auteurs de l’attentat cherchent-ils à intimider la population locale qui refuse de faire allégeance à Daech ?
Les tribus bédouines locales sont, comme je l’ai expliqué, globalement hostiles au pouvoir central du Caire. Beaucoup de leurs membres, surtout parmi la jeunesse désœuvrée car sans emploi et qui remet en cause l’autorité ancestrale des «anciens», sont sensibles à la «cause» défendue par la «wilayat Sinaï». C’est le seul mouvement «révolutionnaire» qui trouve grâce à leurs yeux.

Les soufis étaient-ils la seule cible de l’attaque de la mosquée d’El Arich ?
Si les soufis étaient ciblés, c’est sans doute plus particulièrement une tribu locale qui n’acceptait pas de se soumettre à Daech qui était vraiment l’objectif. Avec cet acte de barbarie, la wilayat Sinaï lance un avertissement aux autres tribus : soit vous êtes avec nous, soit vous êtes contre nous et vous en subirez les conséquences. Cette manière de procéder est une très vieille méthode bien connue de la guerre révolutionnaire. Or, Daech est un groupe «révolutionnaire» qui exige l’allégeance de tous les musulmans au «calife Ibrahim», Abou Bakr al Baghdadi.

Les musulmans sont-ils les principales victimes de Daech ?
Globalement oui. Daech s’est fixé pour mission de reconquérir les terres d’Islam qui sont, à ses yeux, dirigées par des «apostats». En réalité, il a déclenché une guerre «révolutionnaire» (cf. réponse à la question précédente) au sein du monde musulman. Les «juifs et les chrétiens» ne sont que des cibles, certes importantes, mais secondaires. Aux yeux d’al-Baghdadi, ils sont l’«ennemi» qui doit être soumis, mais les musulmans «apostats» qui ne lui prêtent pas allégeance, eux, doivent être éliminés. Nous ne sommes donc pas en face d’une «guerre des civilisations», mais dans une guerre interne au monde islamique.

Daech cherche-t-il un coup médiatique après la débâcle en Syrie et Irak ?
Bien sûr. Daech veut montrer qu’il existe encore et, malheureusement, c’est parfaitement exact. S’il a perdu les «territoires» qui constituaient le «califat», sa cause salafiste-djihadiste reste bien vivante. Elle peut inspirer de nombreux adeptes de par le monde. Il faut s’attendre à des répliques brutales au séisme qu’a provoqué ce mouvement depuis 2014. Une fois de plus, n’oublions pas que leur objectif n’était pas de faire tomber les régimes en place à Paris, Londres, Washington, Pékin ou Moscou, mais à Damas et à Baghdad!

Le terrorisme en Égypte est-il relancé avec la destitution de Morsi ?
Il est vrai que les adeptes des Frères musulmans se sont sentis floués, même s’ils ne partagent pas tous l’idéologie véhiculée par Daech ou Al-Qaida. Il est possible que ces deux obédiences du salafisme-djihadisme représentent pour certains d’entre eux la seule voie pour exprimer leur révolte. C’est extrêmement inquiétant pour l’avenir.

L’ancien président égyptien Morsi qui avait lancé un appel au jihad aux côtés de Youcef El Karadaoui est-il responsable de la recrudescence terroriste en Egypte ?
Je ne suis pas là pour juger un responsable qui est sous le coup d’accusations judiciaires dans son pays. Comme je le disais précédemment, il s’agit d’abord d’une guerre interne à l’Islam qui oppose différentes interprétations de la religion musulmane. L’université al-Azar, comme les dignitaires oulémas saoudiens, sont en train de réfléchir à cette problématique. C’est leur réponse qui compte!

Quels seraient les groupes terroristes qui sévissent dans El Arich ?
La «wilayat Sinaï» de Daech est le principal groupe actif dans la région, mais il y a aussi des groupuscules qui ont gardé leur allégeance à Al-Qaida «canal historique». Cela dit, ce dernier mouvement refuse – du moins théoriquement – de s’attaquer directement aux populations civiles musulmanes, question d’image de marque. En fait, Al-Qaida reste toujours aussi dangereux et survivra certainement à Daech.

Il y a également Al Qaida qui lance parfois des attaques à partir de la Libye…
Al-Qaida «canal historique» se sert de la Libye comme base arrière pour tenter de prospérer sur le continent africain dans son ensemble.
Cela lui est facilité par le fait que le pouvoir régalien de l’Etat libyen est inexistant pour l’instant. Sur place, en simplifiant à l’extrême, c’est Al-Qaida qui a repoussé Daech et qui en sort vainqueur. Les activistes de Daech finiront par rejoindre cette nébuleuse (d’où ils venaient pour les plus anciens) pour s’en prendre à tous les gouvernants de la région.

Le prétendu Printemps arabe a-t-il été le prélude au terrorisme dans le monde ?
Bien sûr que non, puisque le terrorisme salafiste-djihadiste a débuté au grand jour avec les attentats de 1998 contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie. Même Al-Qaida, pourtant bien renseigné, n’a pas anticipé les «printemps arabes». Cette organisation terroriste n’a fait qu’exploiter les désordres occasionnés et l’affaiblissement des États pour placer ses pions.

Comment voyez-vous la suite des événements dans le Sinaï ?
Le conflit va s’intensifier, les passions étant bien naturellement exacerbées de part et d’autre. Le pouvoir va tenter d’influer sur les tribus bédouines pour qu’elles s’opposent à Daech. Mais cela risque de se transformer en véritable guerre civile inter-tribus dont on connaît toutes les conséquences dramatiques qui vont en découler.

M. A.

About Armadex

Check Also

Politique hostile à l’Iran.. Le président français se joint à Washington

L’Elysée, qui ne dénonce pas le retrait de Washington de l’accord avec l’Iran, est contre …