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Chauffeurs de taxi clandestins: La médaille et son revers

«Le plus près que l’homme puisse approcher du bonheur dans la carrière de la vie, c’est de posséder la liberté, la santé et la paix du cœur». (Jabran Khalil Jabran)

Mourad*, la cinquantaine passée, est un lève-tôt. Etre dehors avant lui est une gageure que beaucoup de ses voisins n’ont pu relever. Même les fidèles de la mosquée du quartier ne font pas mieux. Pour la petite histoire, on s’amuse à raconter que c’est lui qui réveille le muezzin pour l’appel à la première prière de la journée. En dehors de cette boutade, tous pensent le plus grand bien de lui et louent sa disponibilité dès la fraîche. A La Concorde, cité nichée sur les hauteurs de Bir Mourad Rais, tout le monde le sollicite. Y compris les motorisés qui recourent à ses services en cas de panne ou tout simplement pour les déplacements de leurs proches. Faire le trajet avec lui en tout cas est toujours un plaisir. C’est du moins le constat fait lors d’une course qui nous a permis de découvrir d’abord sa parfaite maîtrise de la conduite mettant le passager à l’aise et sa façon d’égayer l’itinéraire par de petites histoires, drôles parfois mais pleines de bon sens. C’est vrai qu’au même titre que les coiffeurs, les chauffeurs de taxi ont la réputation d’être diserts. Cependant, hormis les sujets ayant trait à l’actualité politique, sociale ou économique, notre «clandestin», qualificatif qu’il prend avec philosophie, possède un riche répertoire de confidences dont les acteurs ne sont jamais divulgués. Comme quoi, tout métier a son éthique. Entre autres moments forts qu’il a vécus, nous retiendrons cette histoire où il a été témoin d’un divorce en direct. Son passager a, confie-t-il, dans un accès de colère, prononcé le terme «raki m’telqa» (répudiation) par trois fois à l’encontre de sa femme au bout du fil. Sans rentrer dans les détails du motif qui a présidé à la prise de la décision aux conséquences dramatiques, le chauffeur s’est, selon lui, permis de dire au client de maudire Satan et de revenir à la raison. Après quoi, il a consulté un imam sur cette affaire qui lui a fait savoir que cette façon de répudier est nulle et non avenue. «Heureusement d’ailleurs», fait-il remarquer, ajoutant que «dans ce métier que je fais depuis des années, j’en ai vu. Disputes, coups de colère, business, affaires conclues et aussi des rendez-vous galants. Mon rôle se limite toutefois à conduire et arriver à destination. Rien vu, rien entendu est la devise qui prime. Malgré cela, certains voient en nous des pique-sous, des sans pitié, des suceurs de sang, et j’en passe. A ceux-là, je réponds que nous sommes comme tout le monde, des pères de famille avec nos forces et nos faiblesses qui ne demandent qu’à gagner leur vie par la grâce d’un métier où chaque jour est différent du lendemain. Il arrive quelquefois que le revenu d’une course, la seule de la journée, suffit à peine à mettre deux gallons d’essence. Ainsi va la vie».

Les risques du métier

En achetant sa Chevrolet il y a quelques années, Djamel pensait surtout à apporter un plus dans le confort familial. Faire profiter sa petite famille par des sorties vers des lieux verdoyants et oublier l’espace d’un après-midi le béton de la cité où le marasme tue à petit feu. «J’ai pris ma retraite, confie, notre interlocuteur, à l’âge de 51 ans, après avoir trimé 32 ans durant dans la même boite. Avec l’indemnité de départ à la retraite, j’ai pu acheter un véhicule pour les besoins de la famille. Mais comme le dit un proverbe, on rencontre sa destinée souvent par des chemins qu’on prend pour l’éviter. La pension s’avérant insuffisante, j’ai opté pour la débrouille. Et la voiture était là. Ce fut très difficile au début, notamment vis-à-vis de mes voisins, craignant qu’ils aient des idées sur cela. J’ai fini par dépasser le cap de l’hésitation et afficher mes intentions. A présent, j’ai des clients fidèles et quelques occasionnels. El hamdou Lillah, tout va pour le mieux. Quant à l’exercice de ce métier que j’ai découvert sous ses facettes, je ne peux vous cacher ma grande surprise. Personnellement j’avais des appréhensions nées de préjugés. Bien sûr, comme dans tous les métiers, il y a ce qu’on appelle les brebis galeuses ou encore les charognards. Ces idées s’estompent avec l’exercice et on finit par se rendre compte qu’il existe dans cette branche d’activité des gens honnêtes, sérieux, dévoués». Pour ce qui est de la face cachée du métier, «le clandestin» forcé de l’être par les aléas de la vie, a souvent vécu des histoires. Parfois heureuses lorsque le client est généreux au bout d’une bonne course, quelquefois tristes et même grotesques». Il raconte à ce chapitre un épisode rocambolesque qui a failli tourner au drame. «Ce jour-là, un collègue retenu par une obligation m’a confié une jeune dame qui devait se rendre au tribunal de Chéraga. La course effectuée, la passagère me paie et disparaît dans la nature. Sur le chemin du retour en plein bouchon, j’entends la sonnerie d’un Smartphone coincé entre le levier de vitesse et le siège du passager. J’ai tout de suite pensé qu’il appartenait à la cliente que je venais de déposer. En décrochant, je fus désagréablement surpris d’entendre une voix masculine me traitant de tous les noms d’oiseaux. Pendant deux minutes environ, sans pouvoir placer un traître mot, mon correspondant lâcha sur moi tout son fiel avant de raccrocher. Je l’ai rappelé à deux reprises sans suite. Il me rappelle pour me menacer avant de lancer cette expression : si tu es un homme, montre-toi, je t’attends à Ain Benian. Tout en réfléchissant si je devais m’y rendre ou non, le téléphone sonne et cette fois, c’est une voix de femme qui m’ordonne de laisser tranquille sa fille. Je lui explique la situation en précisant que j’ai déposé sa progéniture près du tribunal de Chéraga. Au bout de quelques minutes, celui qui m’a couvert d’une avalanche d’insultes me rappelle pour s’excuser. Pardon, me dit-il. Pas un mot de plus. Quand la propriétaire du téléphone m’appela pour récupérer son bien, elle me mit au parfum qu’il s’agissait de son mari et qu’ils étaient en instance de divorce. Ce jour-là, j’ai failli arrêter de faire ce métier, n’eut été le soutien de ma femme m’expliquant que ce sont les choses de la vie et les risques du métier».

Le revenant

Dans son quartier du 1er Mai, Mustapha est connu comme le loup blanc. Chauffeur de taxi clandestin depuis deux décennies, rares sont ceux qui n’ont pas pris place dans son véhicule qu’il bichonne entre deux courses. En dehors du fait qu’il arrange toujours ses voisins par des remises, il reste le plus populaire. Un statut acquis en raison, dit-on, de son passé marqué par des moments tragiques. D’abord pour avoir échappé des mains des terroristes alors qu’une mort certaine l’attendait. «C’était durant la décennie noire alors qu’il était dans un bus privé faisant la navette Alger-Larbaa. A la sortie de Sidi Moussa, un groupe terroriste arrête le bus. Un membre du groupe, probablement le chef, monte dans le véhicule et nous intime, moi et cinq ou six personnes, de descendre. Ayant réalisé en une poignée de secondes que cela n’augurait rien de bon, j’ai profité d’un moment d’inattention des éléments occupés à discuter avec des passagers, j’ai foncé à toute vitesse dans un bosquet sans me retourner. Pas un coup de feu n’a été tiré, sans doute que les terroristes ne voulaient pas signaler leur position. Mon salut, je le dois à ce vieillard qui accepta de m’embarquer à l’arrière de son vieux camion, parmi un tas de meubles et de cageots. A Larbaa, j’ai pris un clandestin, comme moi maintenant pour rejoindre la capitale». Sa deuxième mort remonte à l’année 2001, quand, déjà clandestin, il fut sollicité par deux jeunes pour les accompagner à Réghaia. «Arrivés dans la ville, dit-il, ils me demandèrent de prendre un chemin vicinal, ce qui éveilla en moi des soupçons. J’ai fait semblant de caler, justifiant un problème de batterie. Je leur ai demandé de pousser le véhicule. Une fois derrière moi, j’ai appuyé sur le champignon comme dans le film «Les vacances de l’inspecteur Tahar», en laissant à ceux qui m’ont tendu le piège un nuage de fumée et de poussière.
Heureusement que je m’en suis aperçu à temps. Sur le siège arrière, j’ai découvert avec tristesse un sac contenant un couteau de boucher. Compte tenu de ma situation de clandestin, je n’ai pas osé déposer plainte». la troisième fois où il revient de loin, ce fut lors d’un accident de la route. En dérapant un soir d’hiver sur la rocade sud, son véhicule a fait plusieurs tonneaux avant de se retrouver au milieu d’un champ, pas loin de Zéralda. «En voyant ma tête en bas dans le véhicule, dira-t-il, les automobilistes qui se sont arrêtés ont cru que j’étais mort. Encore une fois, ce n’était pas mon jour pour le grand départ. Toute ma popularité repose en fait sur ces trois évènements», conclut le clandestin. Mais beaucoup de ses clients louent ses qualités, notamment celle d’avoir le cœur sur la main.

L’homme de Tadmaït

Il y a de l’homme de Neandertal, Cro-Magnon, Tighenif et bien d’autres encore de nos ancêtres qui ont peuplé la Terre, mais de Tadmaït, il n’y a que Saïd qui répond à ce signalement. De cette localité située à quelques encablures à l’ouest de Draa Ben Khedda, notre homme arrive chaque matin à El Harrach, prend place avec ses collègues «clandestins» près du centre-ville et attend les clients. Avec son air débonnaire, on le croirait sorti d’un de ces anciennes comédies de l’époque de Fernandel. Mais les apparences sont souvent trompeuses car ce «clandestin» est un hors pair en matière de sérieux adoubé d’une méticulosité légendaire. Il n’arrête pas d’astiquer son véhicule, de vérifier l’état des pneus, les feux ou carrément donner un coup de chiffon au tableau de bord. Pour lui, négliger cet aspect important est synonyme d’un manque de respect aux clients. «De ce côté, dira-t-il, je ne reçois que des fleurs, Dieu merci». La causette passe très bien et nous fait découvrir en lui un être très sensible.  Avant de pénétrer dans ce monde, il nous apprend qu’il a bourlingué à travers plusieurs pays d’Europe, notamment la France et la Belgique où il s’est sédentarisé. Jusqu’au jour où on l’informe que ses parents sont morts. Le père assassiné par la horde terroriste et sa maman de chagrin pour son mari. Il rentre précipitamment au pays pour aider ses jeunes frères et s’occuper de la maison familiale dont une grosse part de la construction est le fruit de son travail à l’étranger. N’ayant pas trouvé d’emploi, il fut contraint de faire appel à son véhicule en attendant des jours meilleurs. «Me voilà, dit-il, 18 ans après, je fais toujours le même boulot. Je ne suis pas riche mais je ne fais pas la plonge. Mes frères sont à présent sauvés et je fais de mon mieux pour ma petite famille. L’essentiel, c’est d’avoir la santé, ne pas dépendre des autres et d’être heureux au milieu des siens». Belle conclusion philosophique. C’est dire que ces chauffeurs clandestins sont souvent mal vus et pourtant ils restent indispensables pour beaucoup d’entre nous.

A. F.

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