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Combattant de l’ALN et condamné à mort à l’âge de 21 ans: Ali Drafli, le rescapé de la guillotine

On ne pouvait pas mener une vie décente à Ain Bessem durant la première moitié du vingtième siècle. La ville était sous l’emprise des colons, ramenés par l’administration coloniale pour exploiter les vastes et fertiles terres agricoles de la région.

Dans cette ville grenier, située à 25 km à l’ouest de Bouira, réputée pour être le «paradis des colons», les «indigènes» n’avaient droit qu’au travail dur, pénible et humiliant. Ils trimaient en contrepartie de quelques pièces. C’est dans ces conditions de vie qu’avait grandi Ali Drafli, militant de la première heure, combattant de l’ALN aux côté d’Ouamrane, Si Lakhdar, M’hamed Bouguerra, Sadek Dhilès, et d’autres valeureux martyrs.
Il a également côtoyé Lamari Smail et El Hachemi Chérif à sa sortie de prison après le cessez-le-feu. Il faisait partie de la longue liste des condamnés à mort de la guerre d’Algérie, dont plusieurs ont été décapités pour «l’exemple» par l’armée française coloniale. Ali Drafli avait 21 ans le jour de sa condamnation à mort. Né en 1935 à Ain Bessem, ses parents exerçaient une profession libérale. Ses oncles sont morts lors de la première guerre mondiale et l’un d’eux est enterré à Verdun, en France. Du haut de ses 83 ans et malgré les séquelles de la maladie, l’ancien condamné à mort se souvient de ses premiers jours dans la résistance contre le colonialisme. Il se souvient aussi de ses longues nuits passées dans les couloirs de la mort. Ses souvenirs de prisonnier, dont chaque minute est considérée comme le dernier instant à vivre se sont faits de noms et de visages d’hommes guillotinés. Ses premiers pas de résistant, c’était en entrant dans une école qui a été ouverte dans la ville d’Ain Bessem par un dénommé Mohammed Ameziane, un médersien. «C’était la première fois que je m’assoyais sur une chaise et avait en face de moi un tableau accroché sur un mur. Pour nous ce fut un luxe», dit Ali Drafli, qui nous a reçus chez lui à Ain Bessem. Ainsi, plusieurs partis politiques de l’époque avaient leur ancrage dans la région, notamment le PPA, l’UDMA, etc.
L’attitude des colons envers les indigènes était aussi l’un des facteurs ayant réveillé la fibre nationaliste du jeune Ali. «À cette époque-là, les colons méprisaient tout le monde. Nous, les indigènes, et même les juifs de la ville», raconte-t-il. Pour prendre le maquis, l’ALN exige que le nouveau combattant de commettre un attentat. Pour Ali Drafli qui était accompagné par Zerrouki Abdelkader, la cible était un goumier du nom d’El Goufi. «Nous lui avions tendu une embuscade au lieudit Trig Lekhmis. C’est Zerrouki Abdelkader qui a ouvert le feu en premier. Le goumier n’était pas mort sur place. Quant à l’arme, c’était M’hammed Bouguerra qui me l’avait donnée», ajoute l’ancien condamné à mort. Après cette opération, Ali Drafli a pris le chemin du maquis en octobre 1955 à Souflet, dans la région de Souk Lekhmis.

Aux côtés d’Ouamrane, Dhilès, Si Lakhdar et les autres

Ali Drafli avait servi sous la responsabilité de plusieurs héros de la révolution algérienne, notamment M’hammed Bouguerra, Ouamrane, Si Lakhdar, Oussedik et Gharbi Bahia Gamraoui, etc. Quand Ali Drafli évoque Ouamrane, c’est comme s’il parlait de son propre père. «Ouamrane était pour moi un père. Il venait souvent à Ain Bessem. Oussedik l’accompagnait souvent. Il avait marqué les esprits dans cette région durant de longues années, même après la guerre.
Les femmes chantaient même dans les fêtes une chanson qui disait ‘’Ouamrane arrive, il ramène avec lui la paix et l’emblème’’, témoigne ce rescapé de la guillotine qui est un membre actif de l’association des anciens condamnés à mort. Le 16 mars 1956, un groupe de onze combattants de l’ALN, dont fait partie Ali Drafli, était encerclé par l’armée coloniale dans la localité d’Ouled Slimane à Ain Bessem.
L’accrochage a duré plusieurs heures. «Nous étions un groupe de onze soldats de l’ALN, Si Mokrane, Mohamed de Ouadhia, etc., nous avons tenu tête à une armée nombreuse et bien équipée de 7h du matin jusqu’à 16h. Nous avons perdu six combattants et trois autres ont été blessés. L’armée coloniale avait enregistré une dizaine de morts», raconte Ali Drafli qui s’en était sorti avec des blessures ce jour-là. Arrêté et jeté en prison, Ali Drafli n’avait que 21 ans. Dans le sinistre pénitencier de Barberousse à Alger, le nouveau prisonnier est pris en charge par ses frères d’armes. «C’est Rabah Bitat qui nous a donné des vêtements pour nous changer», affirme-t-il. Quelque temps après, la sentence tombe. Ali Drafli est condamné à mort par le tribunal des forces armées d’Alger. Plusieurs d’autres algériens ont vécu le même sort durant la guerre. Il se souvient de ces algériens guillotinés et d’autres qui ont survécu. Ahmed Zabana, Louni Arezki, Ali Zaâmoum, Hamraoui Arab, Belkacem Aouchar, Boudia Mohamed et les autres. «À chaque fois qu’on disait que nous étions condamnés à mort et que nous allions être guillotinés, nous ne faisions que sourire. Une manière de dire à l’administration coloniale que nous n’avions pas peur de votre guillotine», se rappelle Ali Drafli. Il ajoutait que leur avocat, Me Hamad, ne pouvait pas retenir ses larmes quand le verdict de condamnation à mort était prononcé par le juge. Dans les couloirs de la mort, M. Drafli a dû rester un peu plus de trois longues années. À Barberousse, le condamné à mort avait vu des prisonniers algériens conduits de force vers l’échafaud. Sa mémoire garde aussi les discussions de la veille avec ces condamnés qu’on avait informés que le lendemain à l’aube serait leur fin. Avant chaque exécution, les responsables de la prison venaient informer le prisonnier vers les coups de 16h de l’après-midi. Chaque condamné à mort vivait chaque nuit comme étant la dernière de sa vie.

Souvenirs de condamnés

«On informait le condamné à mort à 16h de l’après-midi qu’il allait être exécuté le lendemain à l’aube», se rappelle cet ancien condamné à mort qui nous raconte également l’histoire de Babouche Said qui, après avoir été informé de son exécution le lendemain, «avait porté un pantalon blanc, une chemise verte et un tricot rouge. Il est mort en portant les couleurs de l’emblème national». Il a été exécuté à l’aube du 8 avril 1957. L’autre prisonnier qui a été exécuté ce jour était Arezki Louni. Ali Drafli se souvient de lui. Un courageux fidai, petit de taille. Ils étaient proches l’un de l’autre. Des frères dans le couloir de la mort. «Je me souviens qu’Arezki Louni me confiait qu’il avait froid cette nuit-là, la veille de son exécution», témoigne-t-il. Depuis l’exécution d’Ahmed Zabana et de Ferradj Abdelkader le 19 juin 1956, plusieurs autres algériens ont été guillotinés pour avoir porté l’Algérie dans leurs cœurs. De ces hommes au «cœur et à l’âme algériens», Fernand Yveton, un militant communiste français d’Algérie et anticolonialiste rallié au FLN, décapité le 11 février 1957. «Après chaque exécution, on faisait tous une grève de la faim», dit Ali Drafli. Les condamnés à mort ont vécu sous la menace réelle de la machine de la mort jusqu’en 1959. Leur peine a été donc commuée en emprisonnement à perpétuité.
La dernière exécution en Algérie durant la guerre de libération date du 12 août 1959. «Quand nous avons appris la levée des exécutions pour les condamnés à mort, nous avons dormi pendant 48 heures sans nous rendre compte. Avant, on ne dormait pas. On avait peur d’être surpris par le bourreau en plein sommeil», raconte cet ancien combattant. Après les insomnies et les supplices de Barberousse, les prisonniers ont été transférés à Lambèse, puis en France. Ali Drafli se retrouve avec ses amis à la prison d’Angers, d’où ils ont réussi une évasion en 1960. Les déserteurs ont été arrêtés plusieurs jours plus tard alors qu’ils apprêtaient à rejoindre Paris. Dans la prison d’Angers, ils étaient plusieurs algériens à séjourner jusqu’au 19 mars 1962 ; l’on cite Guerroudj Abdelkader, Karama Sadek, Ali Zaâmoum, Mouh Touil, etc.
Pour avoir plus de droits, Ali Drafli affirme qu’une grève de la faim de plus d’une vingtaine de jours a été observée par les prisonniers algériens. Plusieurs revendications ont été alors satisfaites. Les prisonniers avaient droit même à des formations politiques assurées par Ali Zaâmoum. «On savait tout ce qui se passait au maquis. Les nouvelles du front nous parvenaient. On a continué le combat même en prison», affirme-t-il.

Ma vie est un combat

Le 19 mars 1962, leurs avocats, Me Gisèle Halimi et Me Benabdellah, apprennent aux prisonniers la nouvelle du cessez-le-feu. De retour en Algérie, M. Drafli a pris à nouveau le chemin du maquis en compagnie de Smain Lamari, dit Nordine, et El Hachemi Chérif. Lakhdar Bouragaâ était leur chef militaire. Après le cessez-le-feu et les premières années de l’indépendance, Ali Drafli s’est engagé dans une autre nouvelle mission. Protéger les harkis, les colons et les juifs d’éventuelles représailles. «Quand je suis sorti de prison après le cessez-le-feu, avec Lamari Smail et El Hachemi Chérif, on protégeait les colons, les harkis et les juifs. On a protégé l’église et la synagogue à Ain Bessem», souligne-t-il. D’ailleurs, plusieurs français étaient restés à Ain Bessem après l’indépendance. Certains y ont même été enterrés, notamment Mme Miralès qui a été inhumée au cimetière chrétien de la ville. Le curé d’Ain Bessem, quant à lui, n’a quitté l’Algérie qu’en 1967. L’église et la synagogue, aujourd’hui inoccupée, témoignent de la tolérance et de l’harmonie qui régnaient à l’époque dans cette ville. Les deux structures n’ont jamais été la cible d’attentat terroriste durant la décennie noire, témoigne-t-on. Ali Drafli et beaucoup d’autres patriotes ont œuvré pour l’Algérie indépendante, soit le pays de tous, toutes confessions confondues. «Une fois, on a voulu faire sortir un fils de harki de l’école à Ain Bessem pour la simple raison que son père était un collabo. Je m’étais interposé pour empêcher ça. Je ne voulais pas que cela arrive. Cet enfant avait droit à l’école comme tous les autres enfants du peuple. Je ne voulais pas que cet enfant, algérien de surcroît, paie pour ce que son père avait fait», raconte l’ancien condamné à mort qui rêvait d’une Algérie plurielle. Un pays qui devait accueillir toute sa progéniture.
Le chemin de la lutte n’a pas pris fin au 5 juillet 1962. Ali Drafli a continué de combattre. Durant les années de la décennie noire à Ain Bessem, il ne s’est pas caché en attendant la fin de la tempête. En compagnie des anciens combattants de l’ALN, il a pris les armes contre les obscurantistes intégristes, comme il l’avait fait contre l’armée coloniale. «Nous les anciens combattants de l’ALN, nous leur avons dit que nous allions les combattre jusqu’au dernier», dit-il. Pour lui, «les personnes qui ont rejoint le maquis durant la décennie noire sont tous fils de harkis». De la vie que mènent les algériens aujourd’hui, Ali Drafli affirme qu’elle est triste. «La vie heureuse, c’est celle que nous avons vécue en luttant pour l’indépendance du pays. Aujourd’hui, en dépit des moyens, les gens ne sont pas heureux», estime-t-il, tout en regrettant le peu de reconnaissance des hauts responsables du pays à l’égard des anciens condamnés à mort de la guerre d’Algérie.

Ali Cherarak

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