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Etre éboueur en Algérie: Entre mépris… et jasmin

Ils font tellement partie du décor qu’on ne prête pas attention à eux dans la rue. Hormis la couleur vert flashy de leur tenue qui les distingue des piétons.

Eux, ce sont les agents de collecte et de nettoiement ou comme on les appelle communément les balayeurs, éboueurs ou «zebaline». Le matin tôt, pour aller au travail, ils sont nombreux à être déjà sur le terrain. La tête souvent baissée, on les regarde sans les voir vraiment. Munis d’un balai et d’un chariot, ils arpentent les rues de la ville où chacun d’eux a son périmètre à nettoyer. Les éboueurs n’ont pas toujours la considération qu’ils méritent, leur métier est encore considéré par de nombreux concitoyens comme «un sale boulot» et notre comportement vis-à-vis d’eux n’est pas très honorable. C’est pour toutes ces raisons que les agents de nettoiement ont décidé de mener une campagne de sensibilisation sur les réseaux sociaux à l’adresse de leurs compatriotes. Munis de petites affiches, ils nous transmettent des messages simples et percutants : ” Veuillez vider les bouteilles car elles sont à l’origine de mauvaises odeurs» ou «Veuillez enrouler dans du tissu ou du papier journal les objets contondants (verre…)», «Votre sourire nous rendra notre fierté»… Dans leur post, les nettoyeurs insistent : «Les nettoyeurs en Algérie envoient un message au peuple algérien. Nous espérons les publier partout jusqu’à ce que leur voix vous parvienne. Ne méprisez pas leur message». En cette journée chaude de ramadhan, nous décidons d’aller à leur rencontre. Hamid, 42 ans, connaît bien le quartier de Belcourt. Il y travaille depuis un bout de temps. Il reconnaît les visages de la majorité des gens qui habitent ici. Il assure le balayage de la voie publique. «Je n’ai pas honte de mon métier, c’est grâce à moi que les rues sont propres. J’assure la finition après le passage des camions de ramassage», nous dit-il en souriant. «Oh, je sais que les gens nous reprochent d’être fainéants ou de mal faire notre travail. Parfois je vois dans leur yeux du mépris», insiste-t-il. «Mais je vous assure, ce qui me fait le plus de peine, c’est quand je vois un père dire à son enfant : ne mets pas ça (l’emballage d’un paquet de biscuit) dans ta poche, jette-le par terre. Et ça juste après que j’aie terminé de balayer le trottoir», regrette-t-il. Dans les bus ou dans la rue, nous le savons tous, nos concitoyens utilisent rarement les poubelles accrochées aux lampadaires ou autres pour y jeter leur ticket de bus ou leur mouchoir.

«C’est un fait, chez nous la rue est une poubelle»

Dans notre pays, tout le monde se plaint de l’incivisme, mais ils font tous pareil. Personne ne respecte les horaires de sortie des déchets, ne respecte le lieu où il vit ou le chemin qu’il emprunte tous les jours.
C’est incroyable, à croire que ceux qui salissent les rues viennent d’ailleurs. C’est la sempiternelle histoire du «Ce n’est pas moi, ce sont les autres», nous dira une femme d’un certain âge qui écoutait notre discussion avec l’agent d’exécution.
Quelques ruelles plus loin, deux agents, le balai entre les mains, discutent. Face à eux, un monticule d’immondices : une baignoire, des planches, des tuyaux d’évacuation, une portion de placard. Nous les apostrophons en leur demandant pourquoi ce tas de déchets, alors que le camion de ramassage passe tous les jours par ici. «Vous savez, ici c’est toujours comme ça, c’est une petite ruelle, alors tous y jettent n’importe quoi. Ce n’est pas une benne à ordures qui peut ramasser une baignoire, quand même. La machine se casserait. Il y a régulièrement un camion de la commune qui ramasse les «grands déchets», mais quelques jours après, hop, c’est une montagne d’objets et d’ordures divers qui s’amoncelle au même endroit», nous expliquera Omar, la quarantaine bien entamée. Son accent est doux et ressemble à une mélodie à notre oreille.
Omar est de la région est du pays et depuis des années il vit et travaille à Alger. Et c’est durant son congé qu’il part voir sa famille. Un peu gêné par une de nos questions, il répondra timidement : «Ma famille ne sait pas quel métier j’exerce, je ne leur ai jamais donné de détails. Ils savent que j’ai un salaire assez correct de 32 000 dinars. Je leur dis que dans l’entreprise où je travaille, je suis un peu l’homme à tout faire». Sa gêne ne vient pas du néant.
Il a subi tellement d’humiliations qu’il en est arrivé à ne pas vouloir aborder le sujet du boulot. «Souvent, les enfants et parfois même des adultes me traitent de «sale zebale» (sale éboueur). Mes collègues et moi nous nous sentons comme des moins que rien. Jamais un sourire de la part des gens, ou un merci pour ce que nous faisons. Ils ne se rendent pas compte que ce sont leurs ordures que l’on ramasse. C’est déprimant parfois», nous soufflera-t-il à voix basse. Omar n’est pas le seul à vivre cette situation. Avec ses collègues ils abordent souvent le sujet.

Des rencontres inoubliables

Sur les hauteurs d’Alger, Karim, petit de taille, en sueur, une barbichette au menton, est adossé à un arbre. C’est encore la matinée, mais le soleil tape dur. Pour Karim, «les gens ne sont pas tous pareils. Bon, il y a ceux qui vous ignorent, mais de ceux-là je m’en fous, mais il y a d’autres personnes que je n’oublierai jamais». Un large sourire occupe tout son visage en nous racontant ce qui lui arrive depuis des années dans ce quartier : «Il y a une jeune femme qui passe tous les matins par ici. Je ne la connais pas, mais je reconnais sa silhouette de loin. Tous les jours que Dieu fait, durant l’hiver, dès qu’elle arrive à mon niveau, elle me souhaite d’avoir une agréable journée. Mais au printemps et l’été, chaque jour elle m’offre du jasmin. Je n’ai jamais osé lui demander pourquoi elle fait cela. Je vous jure qu’avec ce cadeau, j’ai le moral qui remonte en flèche, et je me sens fier d’être éboueur».
Quelques ruelles plus loin, nous rencontrons Sofiane. Il est natif d’Alger et depuis environ cinq ans travaille à Netcom. «Avant dans notre entreprise, les anciens me racontent qu’il n’y avait que des employés de l’intérieur du pays. Les gens d’Alger boudaient ce type d’emploi. Moi, j’ai fini par me décider à postuler. Bon, je n’ai qu’un contrat à durée déterminée (CDD), je sais c’est précaire comme situation. Mais bon, l’essentiel c’est d’avoir un salaire à la fin du mois. Et puis nous ne sommes pas les seuls à avoir des CDD, de nombreuses entreprises ne proposent que des CDD. Je fais comme tout le monde, la débrouille. Malgré mes 28 000 DA. Je me suis trouvé un deuxième emploi en appoint ; je tiens un commerce, ça m’aide à boucler mes fins de mois», nous expliquera-t-il, non sans fierté. Un sourire aux lèvres, Karim s’éloigne et traverse pour balayer le trottoir d’en face. Sa journée se termine bientôt, il ira plus tard rejoindre son deuxième boulot.

Malika Bougherara

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