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Idir, le bonheur et le reste

Quand il devait venir, il y en avait qui disaient qu’il ne mérite pas de venir et d’autres qu’il devait refuser de venir. Avant de venir, les mêmes disaient qu’il n’allait finalement pas venir, parce que, eux, ne voulaient pas qu’il vienne : j’espère, donc je… pense. D’autres ne voulaient pas qu’ils viennent mais ne le disaient pas. Ils ont combattu tout ce qu’Idir a incarné, tout ce pour quoi il a chanté et tout ce dont il a rêvé.
Ils disaient qu’il n’allait pas venir, parce que quelque part, on a fini par prendre conscience que son chant était dangereux. Ou alors qu’il n’allait pas venir parce que c’est lui-même qui s’est rendu compte qu’il était au centre d’une grosse manipulation-récupération. Ceux-là sont un peu différents des autres mais comme eux, ils espèrent, donc pensent aussi. Quand il est arrivé, une fois qu’on a vu qu’il était bien là, qu’il donnait une conférence de presse et faisait des répétions que les caméras n’ont pas raté, quand ses deux spectacles avaient atteint le point de non-retour, étaient devenus irréversibles, ils ont ergoté sur le prix des billets. Ils savaient que ce n’est pas à Idir de refaire le pouvoir d’achat des algériens, qu’il n’allait pas toucher personnellement un centime du cachet de ses deux spectacles. Mais on n’allait pas rater ça, il fallait bien s’accrocher à quelque chose quand on n’a plus de terre sous les pieds. Les billets étaient d’ailleurs tellement chers, tellement inaccessibles que les 5000 places mises en ventes se sont écoulées en quelques heures ! Puis, il y a eu l’essentiel, un artiste tellement heureux sur scène que ça suffirait au bonheur de ses fans. Idir en larmes, lui qui n’a jamais eu la larme facile, Idir drôle, lui dont la nature sobre est de notoriété publique, Idir qui compense par le cœur ce qu’il a perdu en force vocale, Idir qui faisait semblant de se rassurer qu’on ne l’a pas oublié, Idir qui fait une note pour susciter des milliers de voix complices, Idir qui regardait danser sa fille comme dans une première fois, Idir surpris qu’on lui offre un burnous et des fleurs, Idir ému comme il ne l’a jamais été. Et puis ce public dont on a même douté quant à son existence. On a dit que ses fans sont tellement vieux qu’ils sont morts, désillusionnés, résignés ou physiquement grabataires. On a dit que ses fans sont tellement confinés en Kabylie qu’ils ne peuvent brader les contraintes matérielles pour venir à sa rencontre. Et ils sont venus, ils étaient tous là, heureux, reprenant ses refrains et ses couplets dans des élans de la voix et du corps à couper le souffle. Ils ont donné de la lumière à ses sons et à son regard humide de générosité. Idir est revenu, et du coup, on se surprend à se demander s’il est un jour parti. Dans la foulée, tout le reste est redevenu ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : dérisoire.

laouarisliman@gmail.com

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