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ils ne prennent jamais de vacances: Nés pour travailler…

xHamid tire nerveusement deux bouffées avant d’écraser sa cigarette dans le couloir crasseux. L’écran de son portable indique 7h30, l’heure du départ au travail. D’un geste machinal, il salue ses amis et voisins avant de quitter le café du quartier. Sur une centaine de mètres qui le séparent de la station de bus de Bir Mourad Rais, nous saurons qu’il travaille dans une boite privée comme comptable, tout en assurant parallèlement les démarches administratives de son employeur, ce qui fait de lui un homme important et surtout irremplaçable.
En fait, un poste peu envié de ses collègues malgré le salaire alléchant.
A travers ses confessions, notre homme concède d’énormes sacrifices envers sa femme et ses enfants à qui il consacre peu de temps, par manque justement ce dernier mais aussi pour sa propre personne oubliant jusqu’à prendre quelques jours de repos. «Les jours, les semaines, les mois et les années passent tellement vite que je ne m’en rends pas compte. En dehors des jours de fête, cela fait dix ans que je n’ai pas pris de congé, ni annuel ni de récupération. C’est usant peut-être mais je ne m’en plains pas tellement. Avec toutes les missions à ma charge, sentir le temps passer, c’est vous mentir. Il faut dire aussi que notre jeune entreprise a un plan de charge conséquent et sa devise reste avant tout le respect des engagements. Tous les jours je fais le travail de trois personnes et cela dure des années déjà. La compensation matérielle existe mais pour moi c’est la satisfaction d’avoir abattu du boulot qui importe le plus», confie ce bosseur hors pair avant de s’engouffrer dans le bus qu’il prend en marche.

L’intérimaire invétéré

La carrière professionnelle de Madjid mérite d’être citée pour la bonne raison qu’elle recèle cette particularité de ne ressembler à aucune autre. En trente ans d’administration, ce quinquagénaire qui a dédié tout son temps au travail, allant même jusqu’à oublier de fonder un foyer n’a pris que rarement des petits congés. Le plus drôle dans son aventure avec la paperasse c’est d’avoir été tout le temps appelé à assurer l’intérim de ses chefs.
De chef de section à ses débuts jusqu’au poste de sous-directeur actuellement en passant par plusieurs services et départements. «Cette confiance, dit-il, je la dois à mon entière disponibilité et mon dévouement pour mon travail. En dehors de cela, peu d’occupations, encore moins de préoccupations. Mes parents ne sont plus de ce monde depuis longtemps et étant un célibataire endurci, je n’ai pas de mouron à me faire en dehors de ma propre personne. Des atouts ayant fait de moi un véritable pompier, un homme répondant présent en toute circonstance».
Mieux encore, notre interlocuteur confie avec une pointe d’humour noir avoir interrompu sa convalescence suite à une banale intervention chirurgicale pour venir au secours de son chef qui venait de perdre sa femme dans un accident tragique. «C’est mon destin, renchérit-il, je suis né pour travailler et le fait de n’avoir pas ou peu d’obligations extraprofessionnelles a joué en faveur de mes désignations comme intérimaire à chaque fois que le numéro un de la structure était absent».

Les vacances de Si Tahar

Et, cerise sur le gâteau, notre ami ajoutera qu’il lui arrive souvent d’assurer la permanence de l’Aid au profit d’un collègue sans aucune contrainte.
A près de 55 ans, Madjid pense toutefois tirer les cinq ans qui le séparent de la retraite légale avant d’aller savourer ce qui lui reste à vivre dans le patelin de ses aïeuls en Kabylie. A s’y méprendre, rien de commun avec l’excellente fiction de Moussa Haddad dont on ne se lasse pas de voir et revoir. Si Tahar, 70 ans bien sonnés, n’est certes pas un comédien comme Hadj Abderrahmane mais néanmoins un artiste dans son domaine, en l’occurrence la ferronnerie.
Du côté de Saoula, sur les hauteurs de la capitale où il assiste ses deux fils à amadouer le fer comme on en fait rarement de nos jours, le vieux ne pense pas encore à se défaire de ce métier qu’il côtoie depuis plus de cinq décennies. «Dès l’âge de 14 ans, mon père, voyant en moi un éternel recalé, me prit avec lui dans la forge qu’il exploitait avec son associé. Bien qu’au début le paternel fût réticent à m’envoyer au charbon à cause de mon jeune âge, il m’obligeait toutefois à bien regarder pour assimiler les rudiments de ce métier exigeant à la fois force et délicatesse», dira le vieux qui n’aime pas trop ce mot rimant avec retraite et donc retrait définitif de la vie active. En fait il tient à souligner qu’il travaille avec la même fougue d’il y a des dizaines d’années. A la seule différence près qu’aujourd’hui, il tente un tant soit peu de ménager son corps, ne répondant pas, faut-il le dire, comme à l’époque de sa grande forme. Si Tahar n’a pris de vacances qu’une seule fois dans sa vie.
Et quelles vacances ! Contrairement à ce qu’on peut imaginer, ce bosseur hors norme aurait été invité par son frère pour passer quelques jours de repos en Bretagne dans les années 80. Après l’accueil chaleureux, le frangin part le lendemain rendre visite à sa belle-mère souffrante dans le Nord, le laissant avec l’aîné de ses enfants dans la maison située à une encablure de l’océan Atlantique. «Au lieu de mettre mon séjour à profit pour visiter la région et la beauté de ses villages, l’idée m’est venue de retaper la cave immense que j’ai trouvée dans un état déplorable. Avec mon neveu, on s’est échiné durant l’absence du frère et de sa famille à la rénover entièrement. Du matin au soir et en dehors d’une petite sieste, on ne s’arrêtait pas de la journée. A son retour, mon frère n’a pas caché son bonheur de retrouver cet espace où tout est à sa place dans une propreté impeccable. Mais il ne s’est pas empêché non plus de faire des remontrances en sachant que j’ai consacré tout mon temps à nettoyer ‘’les écuries d’Augias’’ au lieu de me reposer et faire connaissance avec la charmante ville. De Quimper, où j’ai passé trois semaines, je n’ai retenu que l’épicerie où on allait faire les emplettes et le boulanger pour ses délicieux croissants. Je ne saurais vous cacher qu’en rentrant à Alger, j’ai préféré ne pas souffler mot de mes drôles de vacances», confie-t-il dans un rire saccadé.

L’écrivain

Dans son roman, «l’Ecrivain», Yasmina Khadra raconte l’itinéraire l’ayant conduit à devenir le célèbre romancier connu aujourd’hui dans des dizaines de pays. Hocine, installé depuis longtemps à Chéraga, non loin du tribunal, n’a aucun point commun avec Mohamed Moulesshoul à part que dans le 10 m2 où il est présent à longueur de journée, il écrit lui aussi, plutôt il rédige, pour ses clients.
Ceux qui n’ont pas eu la chance comme lui de manier la rédaction. Hocine le fait bien dans la langue d’El Moutanabi et celle de Victor Hugo. Requêtes, demandes, recours, lettres ouvertes et correspondances de toute nature font de lui l’incontournable confident. «En trente-cinq ans, je n’ai jamais divulgué le moindre détail de la vie de mes clients», dit-il, ajoutant avoir hérité de ce métier et de cette qualité de son oncle maternel quand il officiait du côté de Mouzaïa. «Le secret des autres, c’est sacré», me disait-il, confie le septuagénaire. Hocine se distingue lui aussi par cette capacité à travailler sans relâche.
«En réalité, j’ai commencé le métier d’écrivain public il y a près de 50 ans. A l’époque, ayant eu tout juste un niveau scolaire moyen, je ne faisais qu’apprendre avec mon oncle en suivant parallèlement des cours du soir. J’ai réussi à obtenir un diplôme qui m’a permis d’exercer ce que je fais aujourd’hui. Et bien entendu l’expérience joue un rôle important. Néanmoins, je n’ai jamais cessé au fil des jours de parfaire mes connaissances. A présent, Dieu merci, ma clientèle m’est fidèle», raconte-t-il non sans évoquer son grand sacrifice. Depuis qu’il a commencé à voler de ses propres ailes, il ne s’est pas accordé un peu de repos au sens large du terme.
Encore moins des vacances. Il dira à ce propos que «les vacances sont faites pour ceux qui sont nés sous la bonne étoile. Quant à nous, les petites gens, on trime comme on l’a toujours fait jusqu’à nos derniers instants de la vie. Personnellement, je ne regrette rien de la mienne et ne pas prendre de vacances n’a jamais tué personne». Le repos aussi, selon un vieil adage.

Ali Fares

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