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Le président Macron accusé d’hypocrisie

Jacques Sapir est économiste, directeur d’études, professeur, à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales à Paris. Il y dirige le Centre d’Etude des Modes d’Industrialisation (CEMI-EHESS). Il est aussi professeur associé à l’Ecole d’Economie de Moscou. Il accuse, dans un entretien accordé à un média français, le président Emmanuel Macron d’hypocrisie, après le discours prononcé lors de la 73e session de l’Assemblée générale de l’ONU.
Emmanuel Macron a prononcé un discours, le 25 septembre 2018, qui se voulait important et programmatique, à la tribune de l’Assemblée générale des Nations-Unies. Il a martelé, au propre comme au figuré, qu’il ne se «résolvait pas» à la déconstruction du Droit international. On ne pourrait être que d’accord avec lui, s’il ne procédait, avec une myopie confondante, à la lecture de cette déconstruction, et si la France elle-même n’y avait participé. Pour tout dire, il y a une immense hypocrisie dans les propos tenus par Emmanuel Macron. Cette évolution de la politique américaine a donc commencé, avant l’arrivée au pouvoir de George W. Bush et des néoconservateurs. Mais, là où le Kosovo était la tentative d’une administration américaine, fondamentalement acquise à un projet global d’hégémonie, de retrouver son équilibre après le choc de la crise financière de 1997-1999, l’intervention en Irak de 2003 témoigne d’une mutation radicale du projet américain. En ce sens, il y a rupture qualitative entre l’administration Clinton finissante et l’administration Bush. La victoire des néoconservateurs, et la montée de ce que l’on a appelé l’isolationnisme interventionniste providentialiste américain, constituent une rupture avec le cadre de représentations et d’interprétations qui s’était mis en place après 1991. La radicalisation militariste du projet hégémonique américain après 1998, a aussi contribué, de manière sans doute irréversible, à ce que l’on peut appeler la «désoccidentalisation du monde». Mais ce processus se fait dans la régression, et non par le dépassement de ce que l’on peut appeler, à tort ou à raison, les «valeurs occidentales». Elle a engendré, en Russie comme en Chine, des réactions qui étaient légitimes, dont la constitution de l’OCS. Le refus des dirigeants occidentaux et du Président français de reconnaître cette organisation, montre qu’ils n’ont pas pris la mesure des changements survenus. La vision politique de l’environnement international, et de la politique des Etats-Unis, qui caractérise Vladimir Poutine et ses conseillers, s’est révélée, et à juste raison, nettement plus pessimiste que celle de ses prédécesseurs. Le discours prononcé par le président russe, lors de la conférence sur la sécurité, organisée à Munich en 2007, raisonne aujourd’hui avec une dimension particulière. Il a été présenté (trop) souvent comme un retour des dirigeants russes à une mentalité de guerre froide. En réalité, il s’agit d’un texte programmatique, qui a soulevé d’ailleurs l’intérêt de nombreux participants de la conférence, et en particulier du ministre des Affaires étrangères allemand. En un sens, Vladimir Poutine est le dirigeant politique qui a certainement tiré, avec le plus de cohérence, les leçons de ce qui s’est joué entre 1991 et 2005. Dans ce discours, Vladimir Poutine avait plaidé pour que le monde comprenne, que la tentative des Etats-Unis de reconstruire leur hégémonie était une impasse. Poutine constate qu’il n’existe pas de normes qui pourraient fonder l’unipolarité du monde. Evgueni Primakov ne disait pas autre chose. Cela ne veut pas dire que les différents pays ne puissent définir des intérêts qui seraient communs, ni même qu’il n’y ait des valeurs communes. Le discours de Poutine n’est pas «relativiste». Il constate, simplement, que ces valeurs ne peuvent fonder l’unipolarité, car l’exercice du pouvoir, politique ou économique, ne peut être défini qu’en valeur, mais doit l’être aussi en intérêts. Ceci revient à refuser la thèse d’une dépolitisation des relations internationales, qui devraient se réduire, dans l’esprit de ceux qui soutiennent cette dépolitisation, aux droits de l’homme et aux «lois» de l’économie. Il ajoutait dans son discours un point extrêmement important: «Nous sommes témoins d’un mépris de plus en plus grand des principes fondamentaux du droit international. Bien plus, certaines normes, et en fait, presque tout le système du droit d’un seul État, avant tout, bien entendu, des États-Unis, a débordé de ses frontières nationales dans tous les domaines, dans l’économie, la politique et dans la sphère humanitaire, et est imposé à d’autres États». Telles sont les causes du délitement du Droit international aujourd’hui. Toute volonté de reconstruction de ce dernier, volonté par ailleurs nécessaire, doit prendre en compte ces réalités et cet héritage. Toute volonté qui ne serait pas un projet chimérique, doit surtout, se poser sérieusement la question d’avec qui, avec quels alliés, cette reconstruction est possible, dit le politicien.

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