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Le realisateur Daniel Kupferstein : «C’est aux historiens et aux témoins de faire changer l’histoire officielle»

Daniel Kupferstein est un enfant des quartiers populaires de l’Est parisien. Marié à une Vietnamienne, il a déclaré avoir été élevé dans l’antiracisme et l’antifascisme. Auteur de plusieurs films documentaires, dont trois traitent des souffrances des Algériens en France avant
et pendant la Révolution, les films de Daniel Kupferstein évoquent des sujets tabous. Le dernier est sorti sous forme d’un livre dans lequel il reprend et complète celui qu’il a réalisé en 2014 (Les balles du 14 juillet 1954).

Le Temps d’Algérie : Comment êtes-vous venu au cinéma ?
Daniel Kupferstein : J’ai toujours été fasciné par l’image. Au début, je voulais être photographe et puis, je me suis mis à la vidéo… J’ai commencé par des films de mariage et des films institutionnels (d’entreprise) et j’ai fait aussi des courts-métrages de fiction mais c’est au cours d’un tournage dans un film institutionnel pour une société qui fabriquait des composants électroniques que j’ai compris que là où je me sens dans mon élément c’est dans le film documentaire.
C’était, il y a 25 ans. Ce jour-là, nous devions filmer la nouvelle machine ultra performante qui fixait les composants et autres iodes électroniques sur des circuits imprimés à une vitesse impressionnante que je me suis aperçu qu’au fond de l’usine, il y avait des dames d’un certain âge qui faisaient le même travail mais à la main…
Et pendant tout le tournage, je me sentais avec elles (ou plutôt j’aurais aimé être avec elles) pour savoir comment elles voyaient cette équipe vidéo filmer la nouvelle machine qui allait les mettre probablement au chômage dans un ou deux ans. A partir de là, j’ai vraiment basculé dans le monde documentaire pour donner ma vision du réel.

Vous avez réalisé des films traitant de la répression policière contre les Algériens en France pendant la Guerre de libération. Pouvez-vous nous en parler ?
Oui, j’ai fait trois films qui abordent ces questions. Le premier est 17 octobre 1961. Dissimulation d’un massacre. Ce film explique pourquoi et comment cette histoire à été cachée pendant près de 35 ans… Ensuite, j’ai réalisé un film sur la répression au métro Charonne le 8 février 1962, Mourir à Charonne, pourquoi ? Il ne s’agit pas d’un film sur les Algériens mais sur les Français (des syndicalistes et des communistes) qui protestaient contre les attentats de l’OAS en France et qui se sont faits violemment charger par la police au métro Charonne… Ce jour-là, il y a eu 9 morts… En fait, j’ai fait ce film pour expliquer les différences entre la manifestation d’octobre 1961 et celle de Charonne mais aussi parler des ressemblances, car les assassins sont les mêmes, sous les ordres du même préfet de police. Et enfin, je viens de terminer un autre film sur une autre répression dans une manifestation, Les balles du 14 juillet 1953. Ce jour-là, la police française a tiré sur un cortège du MTLD et elle a tué 7 personnes (6 Algériens et un Français) et blessé par balles plus de 40 autres. Un vrai carnage en plein Paris, avant la guerre d’Algérie qui a disparu de notre mémoire en France et en Algérie.

Comment les Français ont-ils réagi à vos films ?
C’est difficile de répondre à cette question. Quand le film passe à la télévision nous n’avons pas beaucoup de retour. En revanche, quand il passe dans des salles de cinéma et que nous sommes présents, les débats sont souvent très riches. Hélas, le cinéma documentaire est encore considéré comme un art mineur et il est peu distribué en France… Généralement, les gens ressortent avec des émotions et c’est ce que je recherche… Une idée, un mot, une vision, un truc qui les fait réfléchir à leur vie, à leur histoire…

Avez-vous rencontré des difficultés pour trouver des témoins ?
Nous, les documentaristes, nous ne sommes pas liés aux contraintes de temps comme les journalistes. Nous pouvons rechercher pendant plusieurs mois… Aussi, quand on cherche dans certains milieux, on arrive toujours à trouver des témoins.
Cela dit, on est toujours plus ou moins aidés par des amis, des contacts etc. Pour mon dernier film, on m’a passé gratuitement plusieurs annonces de recherche de témoins (dans El Watan et dans Alger Républicain). Ainsi, j’ai retrouvé toutes les familles des victimes et plusieurs blessés de cette manifestation…. En France, je connais assez de gens qui travaillent sur des questions de mémoire et mettent du temps pour arriver à trouver des témoins dans ce domaine.

Qui sont les historiens et les documents qui vous ont aidé à realiser vos documentaires ? Comment les avez-vous trouvés?
Pour mon dernier film, j’ai été aidé par trois personnes Tout d’abord, Maurice Rajsfus, écrivain, qui a écrit le seul livre sur cette histoire. Il m’a donné d’importantes informations sur le contexte, sur les débats à l’Assemblée nationale et sur la tentative de procès. Ensuite, il y a eu l’historienne Danielle Tartakowski qui avait écrit un gros chapitre très documenté sur cette manifestation dans son livre sur les manifestations de rue à Paris. Enfin, il y a eu le livre de l’historien Emmanuel Blanchard sur la police parisienne et les Algériens entre 1944 et 1962, où là également, il y a un gros travail sur cette manifestation. D’ailleurs, c’est lui qui m’a conseillé d’aller aux archives de la police et de Paris où il y avait un certain nombre de documents. J’en connaissais déjà deux sur trois, et le dernier Emmanuel Blanchard, j’ai lu ses articles sur Internet.

Dans quelles conditions le film a-t-il été réalisé ?
Jusqu’à maintenant, je n’ai pas eu de production pour faire ce film, ce qui veut dire que je n’ai pas eu un centime non plus. Ce film s’est étalé sur 4 ans environ. Entre le moment où j’ai décidé de le réaliser et le moment où j’ai présenté l’avant-première le 8 juillet dernier.
Il faut dire que j’ai fait beaucoup de choses sur ce film (tournage, montage, réalisation) mais que j’ai été aidé bénévolement par beaucoup de monde. La liste des personnes que je remercie dans le générique est assez impressionnante, et c’est sûr que sans leur aide, je n’aurais jamais pu le finir.

Quels étaient vos rapports avec l’ecrivain Jean-Luc Einaudi ? Que pensez-vous de lui ?
Jean-Luc était un ami. Je le connaissais depuis plusieurs années… Je voulais même réaliser un film lors de la sortie de son livre en 1991, La bataille de Paris, sur le 17 octobre 61. Mais cela n’a pas pu se faire. Je l’ai réalisé 10 ans plus tard après avoir filmé autour de son procès contre Papon. Ensuite, je le revoyais régulièrement et on a même fait ensemble un scénario de film de fiction autour de l’affaire Yveton. J’ai dédié mon film à Jean-Luc Einaudi car il est décédé alors que je terminais le montage de ce film. Jean-Luc m’a toujours soutenu et aidé dans ma démarche et puis c’est un peu lui qui est à l’origine du titre, car un jour, on parlait des bals populaires à Paris les 14 juillet et il m’a dit, il ne faut pas confondre les balles et les bals et je me suis écrié ce jour-là : «Cela y est, j’ai le titre du film, ce sont les balles du 14 juillet !»

C’est une mémoire blessée… Après 50 ans d’indépendance de l’Algérie, on continue de par et d’autre de taire ces vérités douloureuses. A votre avis, Pourquoi?
C’est difficile de répondre à cette question. D’abord, je ne suis pas Algérien, donc c’est un peu compliqué pour moi. Une chose est sûre, c’est que les Algériens assassinés en 1953 sont morts avant le 1er novembre 1954 et du coup, ils ne sont pas reconnus comme martyrs… L’histoire de l’Algérie semble ne commencer pour certains qu’à partir de cette date… Ensuite, le fait que le leader du mouvement nationaliste algérien en 1953 s’appelait Messali Hadj (qui deviendra plus tard, l’ennemi du FLN) n’arrange pas les choses. Du côté français, c’est une autre histoire. La reconnaissance des massacres ou des pages sombres de la France comme la collaboration avec les nazis, se fait toujours dans la douleur. Généralement, c’est à la suite d’un long combat pour la vérité historique comme celui mené parJean-Luc Einaudi que l’on arrive à ce que l’Etat français reconnaisse le massacre du 17 octobre 1961.

Que faut-il faire pour remédier à la situation?
Toujours dire, parler, témoigner. Ne jamais se taire. Beaucoup d’historiens en France ont tenté de révéler quelques vérités, mais l’histoire officielle continue a ignorer leurs voix.

Comment un citoyen français peut-il vivre dans cette contradiction?
Je ne sais pas. Comme beaucoup de gens qui vont se préoccuper surtout d’eux-mêmes ou de choses plus matérielles ou plus urgentes pour eux (trouver du travail, se loger, se nourrir, élever ses enfants…)

Est-ce que le cinéma peut corriger les erreurs de l’histoire officielle ?
Le cinéma peut contribuer à questionner le monde mais ce sont les historiens, les chercheurs, les témoins qui peuvent faire changer l’histoire officielle..

A quoi rêve le realisateur et le citoyen Daniel Kupferstein ?
A quoi je rêve ? D’amour, de paix, de fraternité, et d’égalité… Mais là, j’ai l’impression que l’on va justement dans le mauvais sens.

K. B.

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