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Le sociologue El Hadi Saadi dénonce : «L’administration au box des accusés»

Le Temps d’Algérie : En Algérie, les homicides connaissent une recrudescence ; pensez-vous qu’il y a un lien avec les affres vécus durant les années de terrorisme ?

El Hadi Saadi : Dans la société algérienne, il y a deux modèles culturel et sociétal : occidental et oriental ou algérien. La mutation de la société algérienne qui a débuté dans les années 90 a engendré une instabilité au sein de la société. Il ya donc un véritable problème identitaire, ces deux modèles s’affrontent, ce qui créé chez l’individu des pressions et des tiraillements. Cet individu est perturbé, car il recherche l’acceptation sociale. D’où la recherche d’une échappatoire, fuite ou «harga». Cette fuite se fera à travers la consommation de drogues ou par le biais de la «harga».
Aujourd’hui on ne peut pas dire «c’est qui l’Algérien», le définir. L’écartèlement qu’induit le problème identitaire fait basculer l’individu dans la violence. On remarque qu’un incident banal peut se transformer en conflit et basculer dans la violence ou même le meurtre.

De nombreux homicides ont lieu dans les nouvelles cités où ont eu lieu des opérations de relogement mélangeant des populations provenant de différentes régions ; ces opérations ont-elles été dûment préparées ?
Ces opérations de relogement n’ont pas été réfléchies ni pensées. Dans ces cités dortoirs, les populations sont confrontées à un problème d’identification urbaine et sociale. Du coup, il y a des accrochages et des bagarres pour occuper l’espace public, comme le fait de s’autoproclamer gardien d’un parking. Dans ces nouvelles cités, la notion de ville urbaine n’existe pas. Cela comprend, entre autres, le logement, le culturel (école, bibliothèque, centre culturel…), l’économique comme les marchés de proximité, les jardins publics,… Dans ces cités, il n’y a que le logement qui est offert. Les espaces de vie commune ne sont pas fournis, pourtant ce sont eux qui créent une homogénéité entre les individus.
Ce sont des lieux de rencontres et d’acceptation de l’autre où l’individu pourra se dire que je peux vivre avec l’autre, en créant des liens sociaux. Sans ces espaces d’échange, le seul mode de communication devient la violence. La peur de l’autre engendre la violence. Il y a la peur intérieure, celle du futur, et la peur de l’autre. Dans les cités dortoirs, il n’y a pas de futur, d’avenir. Ces deux peurs ont pour conséquence la non-acceptation de l’autre et la violence.

Un fait nouveau a été constaté par la police: un grand nombre d’homicides est lié à des litiges familiaux ; quelle lecture sociologique en faites-vous ?
Pour ce qui est de la violence familiale, avant, on n’aurait jamais pensé que des individus puissent s’en prendre à des membres de leur famille. La crise de confiance chez les citoyens, en n’étant pas entendus, acceptés, se répercute dans la cellule familiale. Ce n’est plus une famille, elle s’est transformée en un groupe de consommateurs, regardée sous le prisme de l’argent qu’on veut lui prendre. Les rapports familiaux se transforment -à cause des besoins matériels grandissant- en rapports matérialistes. On le constate dans les affaires d’héritage où il y a souvent mésentente entre les héritiers. La transformation des rapports familiaux ouvre la voie à toute une panoplie de violence, jusqu’à l’homicide.

Les sociologues, les urbanistes, les psychologues pourraient apporter leur expertise ; qu’en est-il ?
L’Etat ne voit pas la nécessité ou l’utilité d’avoir des sociologues ou des psychologues, alors qu’ils ont un rôle très important dans les écoles, les lycées, les entreprises,… L’Etat n’a pas cette vision, car la sociologie dévoile et met à nu toutes les défaillances et les dépassements. Mais les politiques ne veulent pas voir cela, ils se voilent la face. Aujourd’hui, les droits de l’individu sont pluriels : culturels, économiques et sociologiques.

Quelle place accorde-ton alors au citoyen ?
L’Etat providence pense à la place de l’individu. L’individu ne participe pas à la vie publique. Aussi, l’Etat ne parle que d’économie au citoyen, transformé en un consommateur et non un individu. Quand l’administration évoque le citoyen algérien, on lui parle d’emploi, de logement, d’eau, uniquement de consommation. Cela est valable dans les autres sociétés aussi. L’administration algérienne n’implique pas le citoyen quand il s’agit de mener une réflexion sur la ville. Elle réfléchit à sa place. Du coup, le citoyen, se sentant exclu, n’a cure de l’espace public, jette les ordures et casse les biens publics,… Les réseaux sociaux ont permis aux Algériens d’avoir un avis sur tout ce qui se passe, et l’administration semble être contre le progrès. Si dans notre pays on ne tient pas compte de l’avis des sociologues, que dire de l’avis des citoyens. Vers où se dirige-t-on ?

L’Etat ou l’administration sera obligé d’accorder de la considération aux compétences algériennes, sinon il ne peut y avoir de développement. L’administration n’arrive pas à gérer, que ce soit l’eau ou les centres urbains avec tout ce que cela comporte. Quand il n’y aura plus d’argent, le seul recours pour l’Etat, ce seront les compétences. Les relations établies entre l’administration et les experts permettront la création de rapports étroits entre les autorités et les citoyens et, ainsi, s’ouvriront de nouvelles possibilités. Pour le moment, l’administration a une gestion unilatérale, ce qui l’empêche de voir toutes les alternatives ou de nouveaux horizons.

Malika Bougherara

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