Home / Arrêt sur image / Les délires du jeudi

Les délires du jeudi

Le long des boulevards Che Guevara et Zeghoud Youcef, les gens regardent la mer. Il y en qui sont là parce qu’ils ne peuvent pas être ailleurs. Il y a ceux qui sont là parce qu’ils ne veulent pas être ailleurs. Il y en qui s’arrêtent là parce qu’ils sont fatigués de marcher. Il y en qui sont là parce qu’ils sont désespérés. Il y en a, enfin, qui sont là parce que ça les fait rêver. Ils regardent la mer parce que la ville et le pays lui donnent le dos. Oui, la formule est usée jusqu’à l’os, ringarde depuis un temps, douloureuse souvent, mais vraie, toujours. Il y en a qui discutent avec les mots de la paresse. Il y en a qui sont muets du silence éloquent. Il y en a qui font semblant de regarder la mer la tête à la montagne ou dans les cumulus. Il y en a qui prennent des photos et d’autres qui prennent de l’air pendant que le voisin brasse du vent. Il y en a qui regardent la mer en roulant un joint parce que personne ne fait attention à ce que fait quelqu’un qui regarde la mer. Il y en qui se roulent les pouces en regardant la mer parce que ça les change du reste du temps où ils se roulent les pouces en regardant le ciel. Il y en qui regardent la mer parce que ça donne l’appétit. Il y en a qui regardent la mer parce que ça fait oublier la faim. Il y en a qui viennent regarder la mer pour se remémorer babor l’Australie et rigoler un coup et d’autres pour sentir Marseille et pleurer en versant toutes les larmes de la religion de leur mère. Il y en a qui regardent la mer pour replonger dans «le vieil homme et la mer» et ceux qui regardent la mer en s’apitoyant sur leur sort de jeunes hommes dans la merde. Il y en qui regardent la mer parce qu’ils pensent y trouver de l’inspiration. Alors ils se fatiguent les yeux et les coudes, puis s’en vont écrire des romans au lieu de lire des romans. Au bout des boulevards Che Guevara et Zeghoud Youcef, il y a Port Said qui n’a rien à voir avec le port. Il y a la ruelle des cambistes. Entre Che Guevara et Zeghoud, il y a le Palais Zirout. Théoriquement, Zirout, c’est Zeghoud. On lui a changé de nom parce que Zeghoud n’a pas de palais, il a une tombe. On sort du sujet ? Oui, parce que dans un délire, on sort et on rentre quand on veut. Ce n’est pas comme dans un moulin. D’ailleurs, on revient au sujet des gens qui regardent la mer. Juste pour demander à un jeune homme si la mer était belle. Comme il nous a pris pour des flics, il a jeté son joint pardessus la balustrade. On a voulu le rembourser, mais il n’a pas voulu. Il a même répondu à la question. «Est-ce que la mer est belle ?». «Je ne sais pas, je regardais les bateaux».

laouarisliman@gmail.com

Check Also

Bois-mort patriotique…

Avant le 16e vendredi, il y a eu le jeudi au soir, annoncé comme discours …