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TOPSHOT - A migrant rests after arriving aboard a coast guard boat at Algecira's harbour on July 14, 2018, after an inflatable boat carrying 9 migrants was rescued by the Spanish coast guard off the Spanish coast. Spanish rescuers saved more than 340 migrants in the Mediterranean today, including one person from north Africa who was attempting the crossing on board a truck tyre, they said. / AFP / JORGE GUERRERO

Leur parcours se termine en Algérie.. Ces migrants pas comme les autres

«L’asile le plus sûr est le sein d’une mère» Florian (Fables)

 

Quand Babacar a quitté sa Guinée natale il y a quelques années, il n’avait aucune idée de la fin de son long périple africain l’ayant conduit en Algérie. A 19 ans – il en a cinq de plus aujourd’hui – son objectif était de quitter son pays, malgré lui, précise-t-il. Oublier la misère, en tentant l’aventure sous d’autres cieux. Plus cléments, pensait-il. Dans la grande bâtisse en construction, située dans le quartier huppé de Sidi Yahia, à Bir Mourad Rais, où nous l’avons rencontré avant le début d’une journée de travail bien pleine, il a accepté de parler de son quotidien pas souvent heureux, de sa traversée du désert, mais aussi de sa famille qu’il évoque à demi-mots, de son pays avec une pointe de tristesse. Né dans une petite ville du massif du Fouta Djalon, dans le nord du pays, Babacar, cadet d’une fratrie de six frères et sœurs, a mijoté durant longtemps l’idée de fuir la précarité. «Voir ailleurs, pourquoi pas ?» se disait-il. Décision prise, il met les voiles en compagnie de deux anciens camarades de classe. Les trois aventuriers ont chacun 500 Euros en poche, ce qui n’est pas rien dans leur pays. Le Nigeria, le Mali, le Niger et puis Tamanrasset au bout du fatigant voyage, où la patience était de rigueur. Plutôt une odyssée. D’ailleurs ses potes lui ont faussé compagnie, respectivement à Abuja et Niamey. «Pour ne pas dépenser mon pécule, il m’est souvent arrivé de me contenter de peu de nourriture et dormir dans les champs parmi les bergers», raconte l’infortuné. Diplômé en mécanique générale, il proposait ses services à des automobilistes et des motards en panne, moyennant quelques petits billets. Après des mois à Tam, le cap est mis sur Alger, dont il tombera sous le charme dès son arrivée. «C’est grâce à un compatriote qui est là depuis presque dix ans que j’ai pu trouver des petits boulots. D’abord dans un verger où je m’occupais d’un peu tout, puis comme manœuvre dans le bâtiment. Pour le moment, le boss qui m’emploie est content de mon rendement. Ma devise est de faire mon boulot, de ne pas m’occuper de ce qui ne me regarde pas, et de respecter tout le monde. Des atouts qui paient», confie le migrant, non sans souhaiter rester en Algérie si rien ne venait perturber son séjour.

Ibrahima, l’homme à tout faire

Du lever du soleil à son coucher, Ibrahima n’arrête pas de s’affairer. Tantôt à prendre soin des roses, tantôt à arroser les plantes, ou encore à biner dans le potager. Sinon à ramasser les feuilles mortes. Les travaux des champs, c’est son métier et aussi son dada. Le patron pour qui il bosse lui confie également d’autres tâches, comme la mission de diriger ses camarades dans les opérations de rafraîchissement du hangar, de veiller au bon fonctionnement de la motopompe, et tout ce qui a trait à la maintenance des outils et appareils. Ses intimes l’appellent «Ibra», son diminutif coïncidant avec celui d’Ibrahimovic, le célèbre footballeur dont il est un fan. Ibrahima a cependant une longue histoire à raconter, dont l’épilogue est en Algérie, son deuxième pays après le Mali, quitté il y déjà une quinzaine d’années. C’est ici qu’il veut faire sa vie, fonder un foyer si jamais il trouve l’âme sœur. «J’ai», dit-il, «bossé dur et honnêtement. Je n’avais pas encore dix-huit ans quand je suis parti de Bamako, j’en ai trente-trois. Je n’y suis jamais retourné. La chose qui me chagrine le plus aujourd’hui, est de n’avoir pas assisté aux funérailles de ma mère, en 2012. Rentrer définitivement au Mali n’est pas une priorité pour le moment, d’autant plus que le chômage est au plus haut actuellement. En revanche, ici, je suis nourri, logé et j’ai un salaire. Mon patron, un gars bien, me traite comme si j’étais un membre de sa famille. Alhamdou Lillah, je vis convenablement. Il ne me reste qu’à me marier pour être bien stable. L’Algérie est un grand pays disposant de ressources et de potentialités pouvant répondre aux besoins de 100 millions d’habitants. Pour moi, c’est mon pays d’adoption, puisque je m’y plais. Ne dit-on pas que ton pays, c’est là où tu trouves ton confort ?». avant de prendre congé de lui, il continue d’espérer que son patron l’aide à régulariser sa situation de migrant clandestin.

La Méditerranée n’en voulait pas

«Quand la mort ne veut pas de toi, c’est que tu vas te faire de vieux os». Cette réflexion pleine de philosophie émane de Jean-Laurent, ce Camerounais qui a miraculeusement échappé à la mort, alors que le bateau qui le transportait avait chaviré en pleine mer, en 2009. Il faisait partie des quarante harraga à bord d’une embarcation qui devait rejoindre les côtes espagnoles. Cette dernière s’est retournée à quelques miles à cause d’une avarie de moteur et un vent violent. L’incident mit fin aux espoirs des malheureux, dont la majorité a péri. Les survivants, une dizaine environ, ont été sauvés in extremis par les gardes-côtes. Notre interlocuteur avoue avoir vécu le cauchemar. «Le bateau s’est arrêté d’un coup en raison d’un problème mécanique. Nous étions nombreux. Des Camerounais, des Guinéens, des Nigérians, des Congolais. Le passeur nous demande de ramer mais le vent s’est levé et le bateau commençait à prendre l’eau. A bord, c’est la panique. Ce qui accentua la catastrophe. Les vagues ont compliqué la situation. Je voyais les camarades sombrer un à un mais je n’avais pas d’autre choix que de sauver ma peau. Emportés par les vagues, les corps flottaient déjà. En nageant de toutes mes forces, j’aperçus des lumières au loin. Ce fut la dernière image avant mon réveil dans un centre d’accueil, entouré d’un personnel médical et de policiers. Je fus rapatrié dans mon pays quelque temps après. Une malheureuse expérience certes, mais qui ne m’a pas découragé pour tenter une autre aventure. Par voie terrestre cette fois. Un an et demi après, je suis arrivé en Algérie», raconte le rescapé. Des milliers de kilomètres à travers les routes de l’impossible et le plus grand désert du monde. Malgré ce pénible parcours, ce revenant de loin n’est pas tranquille dans son asile précaire. Sans papiers, il vit comme un fugitif, quand bien même il évite toute friction avec qui que ce soit, au risque de compromettre son séjour. Il travaille comme factotum pour le compte d’un investisseur dans l’agriculture, du côté du littoral ouest d’Alger. Sa femme, une compatriote rencontrée lors de sa deuxième aventure, est enceinte. Ce qui, dans la loi algérienne, ne lui donne pas le droit du sol. En somme, il vit de l’unique espoir comme il le dit : «je n’ai pas d’ambition, du moins pas dans l’immédiat, d’aller en Europe. Je garde un mauvais souvenir de ma tentative de 2009 ; maintenant que je ne suis pas seul, ce sera plus compliqué», dira-t-il pour conclure, non sans ajouter ironiquement que la Méditerranée n’avait alors pas voulu de son corps.

C’est la faute à l’Europe
«Je m’appelle Musa, mon père Muhamadu, ma mère Minatu. En Algérie depuis six ans, j’ai travaillé dans beaucoup de projets de construction. Je n’ai jamais triché avec mes chefs, ni fait l’objet d’un quelconque différend avec qui que ce soit. J’ai fui mon pays à cause de la misère, de la guerre et toutes ses conséquences. Tout ce que je demande, c’est la paix et gagner de quoi aider ma famille vivant aujourd’hui dans le dénuement total près de Banjul». En quelques mots, ce jeune Gambien résume sa situation sociale précaire et la raison essentielle de sa présence en Algérie. Rencontré tôt, en ce matin frais d’octobre, avec un groupe de Subsahariens, à proximité du lieu-dit La Côte, dans la commune de Bir Mourad Rais, il attend impatiemment un hypothétique client (promoteur ou tout simplement un autoconstructeur à la recherche de main-d’œuvre). «Vous voyez», dit-t-il en montrant le groupe, «chacun de ces jeunes traîne un drame. Ils viennent d’horizons différents, mais leur dénominateur commun, c’est de gagner leur vie et prêter main forte aux leurs, laissés loin en Afrique. Nos peuples ont subi la colonisation. Les Européens ont pillé nos pays et plongé les populations dans la décadence et la misère. L’émigration clandestine n’en est que la conséquence». Du coup, ce jeune politisé nous fait penser à cette citation d’un ancien chef d’Etat africain : «Quand les Européens sont arrivés chez nous, ils avaient la Bible et nous les terres. Ils nous ont appris la Bible les yeux fermés. En les ouvrant, on avait la Bible, les blancs avaient la terre».

Ali Fares

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