Home / Algérie / Mme Ouiza Gallèze, chercheur en anthropologie: «Il faut que tamazight s’installe dans les écoles, collèges et lycées»

Mme Ouiza Gallèze, chercheur en anthropologie: «Il faut que tamazight s’installe dans les écoles, collèges et lycées»

Aujourd’hui, nous fêtons «officiellement» Yennayer pour la deuxième fois. C’est aussi une occasion de faire le bilan de la quête identitaire. Où en sommes-nous justement ?
Yennayer, c’est toute une histoire. Nous en sommes simplement au point où il nous faut redoubler d’efforts. Quand les aspects juridiques sont acquis, tout est acquis, mais en même temps, rien n’est encore fait. Il faut que les traditions des peuples d’Afrique du nord, avec toutes leurs variantes, ce qui les unit et ce qui les distingue, prennent leur place dans les médias, dans le quotidien des gens, dans les écoles, les universités, dans la rue, dans les écrits… Il faut que le réflexe de dire en double langue ou en triple langue quand c’est nécessaire, s’installe dans le quotidien des gens. Vous avez raison de parler de bilan, car de Yennayer en soi, on ne peut rien dire. Il est là depuis des siècles, et n’a jamais pris une ride. Il est autant fêté de nos jours qu’il y a des siècles.
Cette reconnaissance, qui fait par ailleurs consensus, puisque les Algériens sont fatigués de lutter pour des droits évidents, est aussi une reconnaissance de toutes les composantes de l’identité amazighe nord-africaine : la langue, les rites, les traditions… C’est le moment de communiquer quant à nos fêtes et nos célébrations, et de faire honneur aux grands hommes de notre histoire. C’est un peu comme l’ont été reconnus les précieux rôles qu’ont joués les zaouïas, les tadjmaat et autres structures locales, dans la conservation et la protection du patrimoine. Nous devons effectivement faire le bilan de ce qui est fait, et ce qui reste à faire dans la construction de l’identité culturelle algérienne. Où en est-on ? On a perdu beaucoup d’hommes et beaucoup de temps. Il faut rattraper ce temps, et aussi rendre hommage à ceux qui sont partis, c’est le moins que l’on puisse faire.

Les membres de l’Académie algérienne de la langue amazighe viennent d’être désignés. N’est-ce pas là un pas de plus dans cette longue marche de la quête identitaire et de la promotion de la langue et de la culture amazighes ?
L’académie est un outil. Bien utilisée, elle contribuera à la sauvegarde des langues anciennes, à la promotion des traditions et la formation, en vue d’avancer sur des projets innovants, où la langue que nous ont transmise les anciens connaîtra, dans toutes ses variantes, essor et développement. Je suis sûre que les personnes de confiance qui ont été désignées, feront honneur à ceux qui ont donné leur vie pour que tamazight, qui a pu défier les temps, puisse surmonter les difficultés, respire encore, plus que le grec ancien ou le latin. Par l’officialisation de tamazight en 2016, et l’instauration de l’Académie algérienne de langue amazighe en 2019, la langue de tout un peuple, de la moitié d’un continent, de plusieurs millénaires est enfin reconnue à sa juste valeur, comme la langue de tous les Algériens et des nord-africains. Toutefois, cette officialisation ne doit pas rigidifier la langue pour mieux l’emprisonner. Il faut des fenêtres pour qu’elle puisse respirer, s’ouvrir à la flexibilité, aux additifs, aux renouveaux et innovations. Pour cela, l’académie doit compter des personnes éclairées, qui se fondent sur l’authenticité, et restent ouvertes aux suggestions et aux inattendus. Certes, la mission première de l’académie est de fixer tamazight, en faisant un éclairage sur sa grammaire, pour la rendre compréhensible par tous et partout. Elle doit, cependant, user le moins possible de l’uniformisation, au risque de dénaturer les richesses locales qui restent l’essence même du patrimoine culturel immatériel, sachant que jongler entre authenticité et nouveauté n’est pas chose facile. C’est là toute la question des identités, qui doit se construire sur la connaissance de l’histoire de tous les peuples d’Afrique du Nord, avec des fondements philosophiques qui remontent à l’aube de l’histoire, voire de la préhistoire. L’académie, quoique algérienne, a une mission internationale, qui dépasse le simple fait de faire connaître ou d’annoncer l’existence de cette langue au monde. Sa grande mission relève de la reconnaissance des cultures, qui ont construit la civilisation humaine. Elle a une mission linguistique, littéraire, scientifique, culturelle et morale. C’est la pièce d’un puzzle qui manquait à une toile, qui présente en totalité la civilisation humaine en perpétuelle reconstruction. Pour la question de l’enseignement de tamazight, il faut savoir profiter de l’expérience de l’arabisation que nous menons depuis 50 ans. Mais aussi éviter les erreurs. C’est déjà une grave faute de croire qu’il vaut mieux remplacer une langue par une autre. Il existe des peuples qui ont jusqu’à 8 langues officielles. Dans plusieurs pays d’Afrique, et pas uniquement, les populations, notamment jeunes, jonglent entre langues et dialectes en toute fraternité, en passant d’une tribu à l’autre. Il faut aussi éviter les aspects statiques, car une langue évolue et s’adapte à tous les changements.

Et qu’en est-il de l’adhésion des Algériens, berbérophones ou non, à cette «dynamique» ?
Pour la question de l’adhésion des Algériens à la dynamique culturelle qui s’installe, un vieux poète algérien, maintenant décédé, m’a dit un jour : «Tant qu’on en parle, je suis intéressant». Plus la majorité adhère, plus les perturbateurs tonitruants s’excitent. L’algérien ne peut qu’adhérer à cette dynamique, car «on peut mentir à une personne tout le temps, on peut mentir à un peuple un temps, mais on ne peut mentir à un peuple tout le temps». Durant ses premiers mandats, le président de la République disait à ceux qui voulaient donner des leçons de paix à l’Algérie, que nous avons vécu la terreur tout seuls, en silence, face à un monde suspicieux, qui justifiait son indifférence par le «qui tue qui ?». Nous nous en sommes sortis seuls. Cette expérience nous a assagis. Elle nous a menés à la maturité. Aujourd’hui, nous sommes assez indépendants pour pouvoir prendre seuls des décisions, et en assumer les conséquences. Ce qui nous arrive depuis deux ans est le summum de la sagesse. Et les Algériens ont fini par comprendre que nous n’avons aucun avenir en dehors de nous-mêmes, nous sommes un peuple, le peuple algérien, une partie du Nord de l’Afrique, la plus grande et la plus au centre, avec ce que cela implique comme responsabilité et comme menaces. Nous devons nous reconnaître et nous accepter, nous unir et nous soutenir les uns les autres, car aucun soutien ne nous viendra d’ailleurs. La sagesse d’un peuple est de s’entendre, pour entreprendre les mêmes combats.

Un combat, des acquis, des échecs… Quels sont, à votre avis, les chantiers qui restent à ouvrir?
Tous les chantiers sont encore ouverts. Et ils le resteront. Rien n’est définitif. Il y a des chantiers sociaux, où il faut œuvrer pour que le peuple reste uni, actif et dynamique, autour des missions et des perspectives mises en œuvre. Ceci est surtout dévolu aux associations, mais pas uniquement. Il faut également être vigilant, et aider au maximum pour que tamazight s’installe de façon ordinaire et obligatoire dans les écoles, collèges et lycées à tous les niveaux. Pour cela, il faut multiplier la formation des enseignants, qui ne peut se faire sans une politique d’accompagnement réaliste et volontaire des projets universitaires, en multipliant les départements universitaires de langue amazighes, ou, encore mieux, en regroupant les enseignants dans les mêmes départements, avec des nombres considérables d’étudiants, pour éviter d’éparpiller les efforts et le manque d’encadrement. Il faut aussi un accompagnement conscient des étudiants, pour réaliser des mémoires et des thèses sur des sujets orientés, même s’il faut une aide étrangère. C’est pour ça que je parle d’accompagnement conscient, et non d’application d’une loi inerte. Il ne faut cependant pas négliger la question politique. Si on néglige le politique, un simple changement peut engendrer l’effondrement de tout l’édifice, comme un château de cartes. Et la lutte ne sera que plus féroce, parce que la déception génère l’agressivité. La société civile a un rôle prépondérant dans cette œuvre titanesque. Pour cela, il faut déjà qu’elle soit bien formée, pour qu’elle sache comment être efficace : définir des objectifs et les atteindre.

H. F.

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