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Mouloud Lounaouci, militant de la cause amazighe, au Temps d’Algérie: «Beaucoup reste à faire pour recouvrer notre identité»

Les chercheurs en préhistoire, en histoire, les ethno-anthropologues, et récemment les spécialiste du génome humains sont arrivés à la même conclusion. Les Imazighens sont les proto-méditerranéens, autrement dit des autochtones nord-africains.

Le Temps d’Algérie : L’Algérie célèbre pour la première fois Yennayer en tant que fête nationale. Qu’est-ce que cela vous inspire ?
Mouloud Lounaouci : L’Algérie retrouve un de ses repères et je ne peux que m’en féliciter. Ceci dit, beaucoup de choses restent à faire pour recouvrer totalement notre identité première. Trop de temps a été perdu ; 62 ans après l’indépendance, on en est encore à palabrer sur la nécessité d’accorder un statut de plein droit à une culture, une langue et une identité qui font l’originalité de notre peuple. Les faits sont têtus, l’histoire nord-africaine est là pour nous rappeler nos origines malgré les reniements des uns et des autres. Toutes les origines vaseuses que nous ont données les occidentaux et les orientaux sont scientifiquement fausses et relèvent de l’idéologie. Pour ceux qui en doutaient, la science a répondu. Les chercheurs en préhistoire, en histoire, les ethno-anthropologues, et récemment les spécialiste du génome humains sont arrivés à la même conclusion. Les Imazighens sont les proto-méditerranéens, autrement dit des autochtones nord-africains. La réalité n’est que là. Pour autant, ne dérivons pas, il n’y a pas de «races pures». Nous avons tous pris un peu de ceux qui nous ont côtoyés. Le phénomène d’acculturation a fait de nous des êtres multiples car l’homme est surtout un être culturel. Cela, nous le vérifions tous les jours. Ce qui nous a construits ressort quotidiennement dans nos actes et nos dires dès lors qu’on n’est pas en situation formelle. Pourquoi donc s’entêter à être autre ? A porter un habit (au sens plein) qui n’est pas le nôtre. Une seule explication, l’aliénation. J’aime à reprendre un grand penseur, Mustapha Lacheraf, qui disait : «L’aliéné devient le militant actif de sa propre aliénation». C’est ce qui explique cette massive hystérie du rejet des siens au profit de ceux dont les valeurs sont l’exact contraire des nôtres. Dès l’indépendance, tous les lieux de formation des consciences ont été pris en otages par une secte minoritaire mais agissante. Guidés et alimentés par des centres occultes dont on devine les origines, les membres de la secte ont réussi à pervertir les lieux de savoir, de culture, de culte et de l’information. Résultat, nous sommes dans une situation d’auto-oddi (concept espagnol), nous avons honte d’être véritablement nous-mêmes. Nous n’acceptons pas l’image que nous renvoie notre propre miroir. Pour revenir à votre question, Yennayer nous renvoie à nos origines. Fêtée sans discontinuité dans tout l’espace nord-africain, cette journée autrement appelée «les portes de l’année» augure une nouvelle année plein d’espoir. Un espoir partagé par tous les Algériens, qui, libérés enfin de l’interdiction tacite, ont donné, parfois fougueusement, une couleur inhabituelle à cet événement national. Oui, une bonne loi libère et désaliène. Elle permet loyauté et fierté identitaire. Un souhait personnel, que ce type de loi soit suivi par d’autres lois similaires qui viendront donner au pays un nouvel éclairage.

Cette célébration coïncide avec l’annonce de la composante de l’Académie de la langue amazigh d’où sont exclus les militants de la cause. Que pensez-vous de cette composante ?
Je ne sais quoi dire de la composante humaine, j’en connais quelques-uns, dont le président qui a été un camarade de promotion dans le cadre du premier magistère de tamazight en 1990. Dans leur majorité, je ne les connais pas, d’autant que je ne sais pas sur quels critères ils ont été choisis et quels secteurs ils représentent. Je ne peux donc pas faire de jugement de valeur. Ce qui importe et ce qui, à mes yeux, est le plus important, c’est la politique linguistique nationale qui n’est, à ce jour, pas définie. Il me semble donc que l’on a placé la charrue avant les bœufs. L’Académie est une institution parmi d’autres, elle n’est ni plus ni moins importante que les instituts universitaires ou le HCA. Globalement, ces structures ont les mêmes missions : promouvoir et développer la langue amazighe. Bien noble mission, à la condition qu’il y ait cohérence avec la constitution et les textes de loi qui ont précédé le nouveau statut octroyé à la langue amazighe.
Que devient, aujourd’hui, la loi sur la généralisation de la langue arabe qui est tout à fait exclusiviste ? A-t-on pensé à l’abroger ? Quelle cohérence y a-t-il entre ces institutions et le préambule de la constitution qui stipule que l’Algérie est un pays arabe contre toute logique. A quoi servent ces institutions si les langues amazighe et arabe ne sont pas traitées de manière égalitaire, ce que n’a pas prévu la constitution dans ses articles 3 et 4 qui stipule que l’arabe demeure la langue officielle de l’Etat et tamazight langue officielle «sans plus», et l’article 212 qui cite toute les cas d’irréversibilité constitutionnelle faisant fi de tamazight. Il est difficile de croire qu’il s’agit là d’un simple oubli.

La loi organique concernant l’académie n’est, de fait, qu’une loi gérant un contenant. Rien n’est dit de ce que devra être le contenu en dehors du nombre de personnes qui doivent la composer. Amateurisme, précipitation ou calcul ?
De fait, l’Académie elle-même aura, théoriquement, pour mission principale d’élever tamazight au rang de langue «high» un rang aussi élevé que celui de la langue arabe. La composante de la toute jeune académie saura-t-elle relever le défi en s’autonomisant du pouvoir politique ? Je l’espère. Seul l’avenir nous le dira. Une chose est certaine, mon camarade Djellaoui est chargé d’une lourde mission et j’espère que ses épaules seront suffisamment fortes pour la porter.
J’ai eu à m’exprimer sur le profil du président de cette institution dans un autre quotidien lorsque cette institution fut annoncée. Compétence et militance sont les maîtres mots. Il s’agissait de trouver, de mon point de vue, la personne experte dans un des domaines qui touchent à l’amazighité mais qui ait également une expérience réussie dans la gestion d’une institution d’une même envergure. Il s’agissait aussi de trouver la personne qui accepte de donner de son temps et de ses efforts. Un président militant est, tout simplement, celui qui est capable de travailler plus de temps que celui pour lequel il est rémunéré et qui ait de l’autorité.
Les problèmes techniques peuvent être aisément réglés par les nombreux spécialistes qui exerceront au sein de cette institution, s’ils sont bien encadrés. Nous n’avons plus de temps à perdre pour gérer les tire au flanc.

Avec ses missions, pensez-vous que cette académie pourra contribuer à la promotion de tamazight ?
Les missions dévolues à cette académie peuvent effectivement contribuer à la promotion de la langue amazighe. Mais, comme je le disais plus haut, la composante en aura-t-elle la capacité ? Aura-t-elle la perspicacité de découvrir, pour faire face, les opportunistes et autres thuriféraires. Prendra-t-elle ses responsabilités politiques en cas d’injonction idéologique ? Il ne suffit donc pas de disposer d’une personnalité morale et d’avoir une autonomie financière pour accomplir ses missions. Le succès dépend, en réalité, de la volonté politique du pouvoir en place. Le reste est affaire de spécialistes qui portent l’amazighité au cœur. Juste une anecdote : en 1968, pour suivre le cours toléré de M. Mammeri, nous partagions la salle, alternativement, avec nos camarades qui s’arabisaient. Aujourd’hui, nous connaissons les résultats. La langue arabe s’était adossée au pouvoir politique et la langue amazighe rejetée à la périphérie. Conclusion, «la guerre des langues» est avant tout une bataille politique.

Parmi les questions qui soulèvent parfois la polémique, le caractère de transcription de la langue. Que préconisez-vous?
Franchement, je commence à me lasser des questions qui touchent à la graphie. Je comprends bien qu’en votre qualité de journaliste, vous n’avez pas d’autre choix que de répercuter le débat qu’on essaie d’imposer. Le choix des caractères est tout aussi technique qu’idéologique. Je suis personnellement latiniste autant que le sont les Vietnamiens ou les Turcs. D’abord parce que nous avons capitalisé une expérience depuis plus d’un siècle, aussi parce que tous les travaux dans tous les pays autres (USA, Russie, France, Italie, Espagne…) sont transcrits en latin et les quelques travaux en caractères arabes dont on parle ne sont que d’ordre liturgique.
Ensuite, que doit-on faire de tous les élèves qui ont étudié dans ces caractères latins ? Et doit-on envoyer à la retraite ou réaffecter tous les enseignants ? Le caractère latin est le plus utilisé dans le monde moderne, c’est un alphabet complet et fluide qui a ses majuscules et ses manuscrites. Pourquoi devrions-nous l’abandonner ? Quel prétexte sérieux pourrait-on invoquer pour le rejeter?
Ceci dit, la tolérance m’oblige à accepter le choix des locuteurs des différentes variétés. Je suis aussi polynomistes (norme par variété) que polygraphiste (plusieurs graphies). La langue appartenant à ses locuteurs, la transcription ne saurait être autre que le choix des locuteurs. Chaque région amazighophone devrait être libre et autonome dans le choix de sa graphie. Il ne faut pas livrer des combats inutiles. L’Algérie a besoin de sérénité et de paix sociale.

Certains Algériens n’admettent toujours pas la reconnaissance de tamazight, allant jusqu’à décréter la célébration de Yennayer haram. Quelle est, selon vous, la meilleure réponse à leur apporter?
Franchement, nous avons l’habitude. Cela dure depuis près d’un siècle. Amar Imache, le seul intellectuel du premier noyau du MNA, a été contraint de démissionner uniquement pour avoir refusé de suivre la direction arabo-islamiste que Messali voulait imprimer au parti. Nous savons ce que sont devenus les fougueux indépendantistes du PPA pour avoir revendiqué l’amazighité du pays. Nous connaissons toutes les élucubrations du premier président de la république à propos de l’histoire du pays. Je passe sur tous les textes de loi qui ont fait de l’amazighité un ennemi pour l’unité du pays. Nous avons parlé plus haut des questions d’aliénation qui apporte des réponses à votre question. Au niveau du peuple, les choses peuvent rapidement devenir réversibles si les moyens étatiques sont mis (moyens humains, financiers, corpus juridique…). Il en va autrement des idéologues arabo-islamistes qui tirent de leur idéologie des intérêts mercantiles. Il serait intéressant de savoir quelles écoles, quelles universités leur progéniture ont fréquentées, quels sont leurs lieux de soins, les pays où ils partent en vacances et les pays où ils ont investi. Nous serions probablement surpris. J’ai pris connaissance par TSA de la déclaration du responsable des Uléma qui a déclaré «haram». De ce point de vue, ils sont égaux à eux-mêmes. Déjà Ben Badis, qui prolongé son nom par Senhadji et dont on ne peut pas douter de l’amazighité, avait totalement exclu l’amazighité de son champ de lutte. Tous les autres n’ont fait que suivre. A leurs yeux, l’Algérie et par extension l’Afrique du Nord (Tamazgha) n’existait pas avant l’avènement de l’Islam. Yennayer plusieurs fois millénaire ne peut évidemment qu’être nié et déclaré haram. D’autres exemples peuvent être cités, Ghoulamallah (ex-ministre du culte), avait déclaré que le MCB était à l’origine de l’évangélisation de la Kabylie. Récemment, notre ambassadeur d’Algérie en Tunisie, Abdelkader Hadjar, a accusé l’amazighité d’avoir mis un frein à l’arabisation. L’adage ‘’Quand on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage’’ se vérifie toujours.

K. A.

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