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Smaïl Lalmas, expert en économie, président de l’association Algérie Conseil Export : «L’Algérie vit une crise de modèle économique»

Nous avons abordé dans cet entretien avec M Smail Lalmas, plusieurs sujets liés à la situation économique que vit le pays dans la conjoncture politique actuelle, les actions à mener pour atténuer l’impact de la crise économique, et aussi le traitement par la justice, de plusieurs affaires dont sont accusés des hommes d’affaires, des personnalités politiques et même de hauts responsables, notamment l’ancien premier ministre, Ahmed Ouyahia, l’ex-DGSN, Abdelghani Hamel et d’autres…

Entretien réalisé par : Smail Mimouni
Pouvez-vous nous décrire la situation économique que vit le pays durant la conjoncture politique actuelle, et le hirak qui rentre dans sa onzième semaine?
Smail Lalmas : D’abord, il faut que l’on soit d’accord que la crise que vit le pays actuellement a commencé depuis le recul des recettes pétrolières en 2014.
Comment peut-on définir cette crise ? moi, j’ai toujours dit que ce n’était pas une crise économique, ni encore moins financière. Ce n’était pas une crise économique pour la simple raison qu’on n’était pas dans une situation marquée par une offre abondante, et qu’on n’arrivait pas à trouver le marché. Et aussi, on ne vivait pas une crise financière, puisque nous avons consommé quelque 130 milliards de dollars US de réserves de change, ainsi que 60 milliards de dollars du fonds de régulation des recettes (FRR) et imprimé 6.700 Milliards de DA dans le cadre de la planche à billets. Malgré toutes ces dépenses, la crise avait persisté. Donc, la crise n’était ni financière ni économique, mais plutôt une crise de modèle économique.
La cause, c’est que notre modèle économique dépend d’une richesse que nous ne contrôlons pas. D’autre part, l’avenir économique du pays continue de reposer sur le prix du baril. Actuellement, et depuis six mois, le pays est rentré dans une autre dimension. En plus de cette crise de modèle économique, on se retrouve dans une vraie crise économique. Je m’explique: si vous faites une petite enquête auprès des industriels, vous allez constater un énorme recul dans la production, dû essentiellement à la réduction de la demande. Depuis six mois aussi, les entreprises trouvent du mal à écouler leurs marchandises, pour la simple raison qu’il y a un recul des investissements, marqué par l’arrêt de plusieurs grands marchés et chantiers qui accompagnent le développement de ces entreprises. Deuxièmement, le pouvoir d’achat qui a diminué sensiblement, et sans que les gens se rendent compte. Donc, grosso modo, nous vivons un fléau ayant commencé depuis ces derniers mois. Ce constat que je viens de vous donner, je l’ai vérifié moi-même, en me rapprochant de certains chefs d’entreprises qui m’ont dévoilé cette situation. Ils comptent même réduire le personnel de leurs entreprises. C’est pour ça qu’il faut tirer la sonnette d’alarme, pour bien prendre en considération cette situation dramatique, due à une crise économique que nous n’avons pas vécu depuis trente ans.

Où pourrait nous mener cette situation que vous qualifiez de dramatique ?
Ce qui nous attend maintenant dans les prochains mois, voire les prochaines semaines, demeure plus que prévisible. Cette situation de crise économique va causer une certaine déflation. En tous cas, une réduction de l’inflation pour certains produits qui ne sont pas subventionnés, pour la simple raison que la demande va baisser, suite à la baisse du pouvoir d’achat. Donc, l’augmentation du chômage. On va vivre des situations de chômage très importantes même. Tout ça est dû à la réduction, qui sera même massive, du personnel dans les entreprises. D’autres vont carrément fermer leurs portes. En plus, il y a l’arrêt de création d’entreprises, dû à l’arrêt de nouveaux investissements. Donc, les conséquences seront lourdes.

Quelques seront donc les actions à mener en urgence pour atténuer l’impact de cette crise économique, et aussi qui pourront être les acteurs du changement souhaité par le hirak ?
C’est très simple. Déjà, le pouvoir actuel ne peut absolument rien faire. Il n’a aucune crédibilité ni la confiance du peuple. Il ne peut même pas descendre sur le terrain. Il a prouvé son échec et incapacité à développer une économie, et encore moins gérer tout un pays bien avant, lorsqu’il était en possession de plus de 1.000 milliards de dollars. Deuxièmement, vous avez un gouvernement qui n’a pas de fonds ni de programme, ou une feuille de route. Ce pouvoir ne peut rien développer, et même son pouvoir est réduit ; donc, il ne fera rien à l’état actuel. Sa résistance n’est qu’une perte de temps et d’argent. Même les différentes décisions prises ces derniers temps, telles que, à titre d’exemple, la stratégie du développement des exportations lancée dimanche par le ministre du commerce, ne représente qu’un document sans âme. Il ne parle ni de production, ni d’investissement, des IDE, programmes… Ceci n’est que de la poudre aux yeux. Donc, il faut que ce gouvernement cesse de bricoler au détriment de l’avenir de tout un peuple. Il est temps de penser à un changement radical, au départ de ce gouvernement et son Chef d’Etat Bensalah, pour passer à une transition sérieuse, avec des personnalités qui seraient acceptées par le peuple. À partir de là, on pourrait, par la mise en place d’un gouvernement accepté par le peuple et un Chef d’État aussi crédible, traverser six mois en mettant en place un plan d’urgence, libérer également l’économie et maintenir les postes de travail actuels, et sauver ce qu’il reste à sauver et mettre en place des projets de croissance.

Dans son volet économique, en quoi consiste, selon vous, l’étape de l’après-pouvoir actuel ?
La prochaine étape consisterait à mobiliser tous les capitaux, à savoir ceux qui sont dans le formel et dans l’informel, et aussi étrangers. C’est une phase qui nécessite quand-même des paramètres précis et sérieux. Primo, crédibilité, Secundo, confiance, tercio, programme, et Quatro compétences.

Pour ce qui est de l’aspect politique, selon votre vision, quelle serait donc la meilleure solution à préconiser ?
Du moment que le politique est liée directement à l’économie, je vous informe que moi personnellement, j’ai lancé un appel le 22 avril dernier, sur la radio nationale, qui consiste en la constitution d’une commission de gestion de la situation actuelle. Elle regroupe les représentants du Hirak, ceux de l’institution militaire, les représentants des étudiants, de la classe politique, les syndicats autonomes et ceux des magistrats. Cette commission sera appelée à développer une concertation et un dialogue, pour proposer les éventuelles solutions de sortie de crise. L’autre étape dans ce même appel, consiste à essayer de trouver le moyen pour remplacer Abdelkader Bensalah. J’ai proposé une formule constitutionnelle, et d’autres ont proposé une solution en dehors de la Constitution. En quoi consiste au juste la formule ? C’est de remplacer d’abord le président du Conseil constitutionnel actuel. On installe à sa place une personnalité consensuelle, qui sera choisie par ladite commission et nommée par Bensalah, et ce selon les articles 183 et 130 de la constitution. Deuxièmement, cette personnalité qui remplacera le président du Conseil constitutionnel va remplacer après Bensalah, et ce suite à la démission de ce dernier, vue l’absence du poste du président du Senat. A partir de là, le nouveau Chef d’Etat va, après la démission du premier ministre, Nouredine Bedoui, nommer un premier ministre. Du moment qu’il n’a pas le droit de démettre, mais de nommer. Le premier ministre, pour sa part va, bien sûr, mettre en place un gouvernement de compétences, qui sera composé d’une équipe acceptée par le peuple. À partir de là, on pourrait aller vers des élections dans une durée de six mois. Pourquoi spécialement six mois ? Moi, j’avais même parlé d’une éventuelle date (19 octobre prochain), pour organiser les élections. Ca sera un Samedi. On doit sortir de l’histoire d’organiser des élections le jeudi, et mobiliser les écoles et déranger la scolarité des enfants… Et entre autres, il y aura bien évidemment, un appel constitutionnel pour installer une commission de surveillance des élections.

L’appareil judiciaire vient d’entamer le traitement de plusieurs affaires, impliquant des hommes d’affaires, des personnalités politiques et de hauts responsables, notamment l’ancien premier ministre, l’ex-DGSN et autres. Quelle est votre lecture pour ses poursuites judiciaires?
La gymnastique préférée par nos responsables pendent les 20 derniers années était la corruption. Détournement d’argent, acquisition de biens, et profiter au maximum de certaines largesses et leurs postes de responsabilité pour s’enrichir. Le Chef d’Etat-major, le général de corps d’armée, Ahmed Gaid Salah, dans l’un de ces derniers communiqués, parle de milliers de milliards de DA détournés, notamment sous forme de prêts. Donc, ces gens-là ont profité au maximum, et les responsables incriminés sont nombreux, et il faudrait même remonter aux années 2000, 2001 et les poursuivre. Il faut savoir qu’il existe deux types de dossiers, le premier est économique, lié aux Chefs d’entreprises, à qui on doit réserver un traitement purement économique. Soit des règlements de comptes, en prenant en considération de récupérer cet argent détourné, qui n’appartient qu’au peuple. Donc, l’essentiel est de récupérer cet argent, et bien l’investir après. Donc, il ne suffit pas de mettre seulement les gens en prison. Pour moi, le but, c’est de récupérer l’argent détourné, en priorité. Pour ce qui est de la deuxième catégorie, à savoir les politiques, soit les ex-premiers ministres des 10, 15 dernières années, durant lesquelles le pétrole a connu ses années d’or. Pour ces politiques, il faudrait un traitement spécial.
Un traitement qui prendrait en considération tout cet argent dispersé aveuglement. Mais aussi, tout le manque à gagner, dû à la mauvaise gestion et au blocage économique instauré par ces gens-là. Le manque à gagner est considérable. Celui-ci a terni l’image de notre économie, et a fait fuir énormément d’investisseurs étrangers et nationaux. La aussi, c’est un autre dossier très important qu’il faudrait développer. D’autre part, moi je suis pour la protection des milliers d’emplois derrières ces entreprises, qui appartiennent aux personnes poursuivies en justice, et tout faire pour les protéger. Je dis bien les emplois directs et indirects. La situation actuelle ne permet aucunement de fermer ces entreprises. Pour cela, les dossiers économiques doivent être traités le plus tôt possible par la justice.

Vous avez participé à plusieurs reprises aux marches du vendredi, et aussi animé des conférences dans les universités depuis le début du Hirak. A quelle conclusion avez-vous abouti ?
D’abord, je vous informe que j’ai participé pour le moment dans toutes les marches du vendredi. Je suis pointé à Dix sur Dix. C’est marches sont devenues une nécessité pour moi, parce que ça me permet de me ressourcer, et aussi d’apprendre auprès de nos jeunes et des participants. D’autre part, je crois qu’on a mal compris notre peuple, et qu’on l’a mal accompagné. Il est branché aux questions politiques, économiques et sociales, etc. J’ai accepté aussi durant cette période, un certain nombre d’invitations des étudiants dans plusieurs écoles et universités du pays. J’ai croisé souvent dans ces conférences, et je suis émerveillé par la qualité des étudiants. Et si la révolution ira jusqu’au bout et que le changement sera fait, ces jeunes vont surement participer à l’édification de la nouvelle Algérie. Pour finir, je dirais qu’après la fin de cette crise, la nouvelle Algérie sera belle. Il y aura de l’espace pour tout le monde, elle n’exclura personne, elle s’appuiera sur les compétences pour sa construction. L’Algérie de demain prendrait en considération toutes les aspirations de son peuple.
S. M.

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