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Village des artistes de Riadh El Feth: L’art de chasser les familles

Le village des artistes de Riadh El Feth n’est plus ce qu’il était ni ce qu’il devait être. En ce mardi de fin février, on est allé voir ce qu’est devenu ce village créé en 1984 pour inviter les familles et leurs enfants afin de voir les meilleurs artisans au travail.

En ce mardi de fin février, nous arpentons le chemin calme qui relie le monument Maqam Echahid au village des artistes situé au bois des arcades à Riadh El Feth pour revoir le village des artistes où nous avons passé plus d’une année parmi les plus grands artisans d’Alger des son ouverture en 1984. A l’époque, les boutiques avaient été attribuées sur concours aux meilleurs artisans Algériens contre des promesses de logement, de mise à disposition de la matière première et surtout un lieu où les touristes ne manqueraient jamais. De grands maîtres artisans tels que, le tisserand Mohamed Hamlat, le dinandier Hadj Zolo et l’ébéniste Hamid Kobtan avaient quitté leurs boutiques de la Casbah d’ Alger pour le nouveau village de Riadh El- Feth. Ces artisans qui avaient beaucoup hésité avant de quitter leur Casbah étaient tout de même contents de se retrouver dans un lieu propre pour accueillir les visiteurs venant en famille même tard notamment les soirées d’été.

Où sont passées
les roses ?
Autrefois, ce chemin menant au village dégageait une odeur toujours fraîche et les roses plantées de part et d’autre étaient bien entretenues. En ce mardi de fin février, cette odeur de parfum et ces roses auxquelles veillaient les sympathiques agents de sécurité portant tous des blousons cuirs, ont disparu.
Les petites tranches d’arbres coupées en rondelles qui faisaient office de garde du corps pour les jardins ont été remplacées par du béton abandonné. A peine dépassé le premier virage, en ce mardi de fin février, on a senti la mauvaise gestion, l’abandon et le laisser aller. Plus on avance vers le village et plus on sent le regret d’y être revenus. Le poste des agents de sécurité est fermé. Youcef, l’agent de sécurité qui parlait aux visiteurs en souriant n’est pas là. Quelques mètres plus loin, le poste de police est également fermé et Omar, le gentil policier n’est plus là. On regarde du côté du salon de thé El Arika où on accueillait nos amis et nos familles et on ne retrouve plus l’enseigne. On se croirait dans un film d’horreur. Le silence.
On avance encore vers les marches et c’est encore le silence. Connaissant bien les lieux, on fait un petit tour derrière la place de la Rotonde où autrefois des jeunes faisaient le ronde autour de jeunes musiciens et danseurs mais toujours le silence. Enfin, une découverte, presque macabre, deux couples de jeunes allongés et plongés dans les écrans de leurs smartphone ou faisant semblant, à cause de notre passage qui aurait pu les déranger.

Des boutiques
fermées
En ce mardi de fin février, malgré le regret d’être venu, on fonce vers ce qu’on appelait le bâtiment 11 où les maîtres artisans Koptan, Hamlat, Ogal, Nemchi et le jeune Ghorab accueillaient quotidiennement les centaines de visiteurs algériens et étrangers. Lorsque le village était encore vivant, des écoliers et des enfants accompagnés de leurs parents venaient voir le dernier tisserand d’Alger manier son «cheblitou» et son «Rechtiliou» (outils de tissage). Au même moment, le luthier Nifer donnait les dernières retouches au «Qanoun», cet instrument à 78 cordes dont il a laissé les secrets de fabrication à ses enfants qui tentent de continuer sur la voie du père. Hamid Koptan était occupé par la sculpture d’un très beau salon de style arabe réalisé avec du bois de cèdre. En ce mardi de fin de février, au village des artistes, on ne retrouve plus le tisserand Mohamed Hamlat ni son métier à tisser. Son local est carrément fermé.
A côté, on nous invite gentiment à accéder à un atelier de peinture appartenant, nous dit-on au chanteur et artiste peintre Hsicen Saâdi qui n’y vient plus car il serait malade. Dans le magasin, il n’y a qu’un tableau déidié Hadj M’hamed El Anka qui est signé par Hsicen Saâdi. Quatre autres boutiques sont fermées dont celui de l’ebenisterie de Koptan, de la broderie en velours. Les deux locaux de bijouterie kabyle gérés autrefois par les maîtres-artisans Ogal et Nemchi étaient également fermés.

Survie et relève

On nous signale que le fils d’Ogal y vient et que celui de Nemchi est souvent fermé. En tous cas, en ce jour, il n’y avait personne pour nous accueillir.
Mis à part quelques artisans continuant de survivre, tout est mort au village des artistes. Le dinandier Hadj Zolo est également absent et sa boutique a été attribuée à un céramiste. Le grand dinandier Zolo qui attirait à lui seul des centaines de curieux par jour est mort au Maroc, son pays d’origine. Le deuxième spécialiste du cuivre Bentchekkar est également parti. Le spécialiste du verre soufflé Ghersa a choisi de partir avec son savoir faire et son art en France. Au niveau de la deuxième partie du village, on est content de revoir la vitrine du luthier Mohamed Nifer, cet artiste qui avait été félicité par le Bey de Tunis et qui avait quitté sa boutique du Boulevard Belouizdad pour Riadh El Feth.
On sait bien que Nifer est décédé mais on est content de revoir quelques une de ses oeuves dont un Qanoun, un luth et la Derbouka en bois qu’il avait lui-même inventée. A notre passage, la boutique était fermée mais on nous informa qu’elle est gérée par l’un des ses enfants alors qu’un autre serait parti pour les Etats Unis. Notre seule satisfaction en visitant le village en ce mardi de fin février est le fait voir les enfants de Ogal, Nemchi et Nifer reprendre le flambeau malgré tous les découragements émanant de toutes les institutions de l’Etat. L’autre combattant est Abdelkader Boumala, le calligraphe qui continue à rejoindre sa boutique pour s’adonner à son art. Pour rappel, le village des artistes de Riadh El-Feth devait être la vitrine de l’artisanat en Algérie et une vraie porte pour l’attrait des touristes. Aujourd’ hui, le village est devenu un exemple de la mauvaise gestion du secteur du tourisme et de l’artisanat en Algérie. Avant de sortir du bâtiment, on donne un dernier regard vers les locaux fermées de feu Zolo et Bentchekkar qui étaient de véritables maîtres dinandiers.

Le Bar du village

Dehors, on décide de prendre de l’air pur du côté du théâtre de verdure Hadj Abderrahmane rebaptisé Said Mekbel.  On passe sous les arbres en faisant semblant de ne pas voir les couples qui s’embrassaient, mais on ne retrouve plus le théâtre.
Il nous a fallu du temps pour comprendre qu’il a été entouré par de grandes plaques en acier «brodées» tout en haut par du fil barbelé. Les cinéastes pourraient bien prendre cette image pour le tournage d’un film sur les camps de concentration durant la guerre de libération. En ce mardi de fin février, avant de faire demi tour, on fait une découverte.
Au niveau de l’espace devant servir d’ateliers pour les artisans, situé derrière le petit parking, on découvre une dizaine de caisses de bière à l’entrée d’une bâtisse en préfabriqué très moche. On nous dit que c’est un bar géré par un portugais.
On ne veut pas y croire, mais les caisses de bière étaient bien là en ce mardi de fin février pour décourager les gens à venir en famille. On quitte le village des artistes en décidant de ne plus y revenir.

B. S.

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